ONZIÈME LEÇON. 93
s’étendait, s’affermissait. C’est le temps de l’incor-poration de la plupart des provinces qui sont deve-nues la France. Sous Charles VII, après l’expulsiondes Anglais, presque toutes les provinces qu’ilsavaient occupées, la Normandie, l’Angoumois, laTouraine, le Poitou, la Saintonge, etc., devinrentdéfinitivement françaises. Sous Louis XI, dix pro-vinces, dont trois ont été perdues et regagnées dansla suite, furent encore réunies à la France : le Rous-sillon et la Cerdagne, la Bourgogne, la Franche-Comté, la Picardie, l’Artois, la Provence, le Maine,l’Anjou et le Perche. Sous Charles VIII et Louis XII,les mariages successifs d’Anne avec ces deux roisnous donnèrent la Bretagne. Ainsi, à la mêmeépoque et pendant le cours des mêmes événements,le territoire et l’esprit national se forment ensemble ;la F’rance morale et la France matérielle acquièrentensemble de la force et de l’unité.
Passons de la nation au gouvernement; nous ver-rons s’accomplir des faits de même nature; nousavancerons vers le même résultat. Jamais le gou-vernementfrançais n’avaitété plus dépourvu d’unité,de lien, de force, que sous le règne de Charles VI, etpendant la première partie du règne de Charles VU.A la fin de ce règne toutes choses changent de face.C’est évidemment un pouvoir qui s’affermit, s’étend,s’organise ; tous les grands moyens de gouvernement,l’impôt, la force militaire et la justice, se créentsurune grande échelle et avec quelque ensemble. C’estle temps de la formation des milices permanentes,des compagnies d'ordonnance, comme cavalerie, desfrancs archers, connue infanterie. Paf ces compa-gnies, Charles VII rétablit quelque ordre dans lesprovinces désolées par les désordres et les exactionsdes gens de guerre, même depuis que la guerre avaitcessé. Tous les historiens contemporains se récrientsur le merveilleux effet des compagnies d’ordon-nance. C’est à la même époque que la taille, l’undes principaux revenus du roi, devient perpétuelle;grave atteinte portée à la liberté des peuples, maisqui a puissamment contribué à la régularité et à laforce du gouvernement. En même temps, le grandinstrument du pouvoir, l’administration de la jus-tice, s’étend et s’organise; les parlements se multi-plient; cinq nouveaux parlements sont instituésdans un très-court espace de temps; sous Louis XI,les parlements de Grenoble (en 1451 ), de Bordeaux(en 1402), et de Dijon (en 1477); souis Louis XII,lesparlementsdeRouen (en 1491))etd’Aix (en 1301).Le parlement de Paris prit alors aussi beaucoup plusd’importance et de fixité, soit pour l’administrationde la justice, soit comme chargé de la police de sonressort.
Ainsi, sous les rapports de la force militaire, des
impôts et de la justice, c’est-à-dire dans ce qui faitson essence, le gouvernement acquiert en France,au xv'siècle, un caractère jusque-là inconnu d’unité,de régularité, de permanence; le pouvoir publicprend définitivement la place des pouvoirs féodaux.
En même temps s’accomplit un bien autre chan-gement, un changement moins visible, et qui amoins frappé les historiens, mais encore plus im-portant peut-être, c’est celui que Louis XI a opérédans la manière de gouverner.
On a beaucoup parlé de la lutte de Louis XI con-tre les grands du royaume, de leur abaissement, desa faveur pour la bourgeoisie et les petites gens. Ily a du vrai en cela, quoiqu’on ait beaucoup exagéré,et que la conduite de Louis XI avec les diversesclasses de la société ait plus souvent troublé queservi l’État. Mais il a fait quelque chose de plusgrave. Jusqu’à lui le gouvernement n’avait guèreprocédé que par la force, par les moyens matériels.La persuasion, l’adresse, le soin de manier lesesprits, de les amener à ses vues, en un mot, la po-litique proprement dite, politique de mensonge etde fourberie sans doute, mais aussi de ménagementet de prudence, avaient tenu jusque-là peu de place.Louis XI a substitué dans le gouvernement lesmoyens intellectuels aux moyens matériels, la ruseà la force, la politique italienne à la politique féo-dale. Prenez les deux hommes dont la rivalité rem-plit cette époque de notre histoire, Charles le Té-méraire et Louis XI : Charles est le représentantde l’ancienne façon de gouverner; il ne procède quepar la violence, il en appelle constamment à laguerre; il est hors d’état dè prendre patience, des’adresser à l’esprit des hommes pour en fairel’instrument de son succès. C’est au contraire leplaisir de Louis XI d’éviter l’emploi de la force, des’emparer des hommes individuellement, par la con-versation, par le maniement habile des intérêts etdes esprits. Il a changé non pas les institutions, nonpas le système extérieur, mais les procédés secrets,la lactique du pouvoir. Il était réservé aux tempsmodernes de tenter une révolution plus grandeencore, de travailler à introduire, dans les moyenscomme dans le but politiques, la justice à la placede l’égoïsme, la publicité au lieu du mensonge. Iln’en est pas moins vrai que c’était déjà un grandprogrès que de renoncer au continuel emploi de laforce, d’invoquer surtout la supériorité intellectuelle,de gouverner par les esprits, et non par le boule-versement des existences. C’est là, au milieu deses crimes et de ses fautes, en dépit de sa natureperverse, et par le seul mérite de sa vive intelli-gence, ce que Louis XI a commencé.
De la France je passe en Espagne; là je trouve