DOUZIÈME LEÇON. iOo
n’est pas vrai qu’au xvf siècle la cour de Rome fûttrès-tyrannique; il n’est pas vrai que les abus pro-prement dits y fussent plus nombreux, plus criantsqu’ils n’avaient été dansd’autres temps. Jamais peut-être, au contraire, le gouvernement ecclésiastiquen’avait été plus facile, plus tolérant, plus disposé àlaisser aller toutes choses, pourvu qu’on ne le mitpas lui-même en question, pourvu qu’on lui recon-nût à peu près, sauf à les laisser inactifs, les droitsdont il avait joui jusque-là, qu’on lui assurât lamême existence, qu’on lui payât les mêmes tributs.Il aurait laissé volontiers l’esprit humain tranquille,si l’esprit humain avait voulu en faire autant à sonégard. Mais c’est précisément quand les gouverne-ments sont moins considérés, moins forts, quand ilsfont moins de mal, c’est alors qu’ils sont attaqués,parce quec’est alors qu’on le peut; auparavant on nele pouvait pas.
Il est donc évident, par le seul examen de l’étatde l’esprit humain à celte époque et de celui de songouvernement, il est évident que le caractère de laRéforme a dû être, je le répète, un élan nouveau deliberté, une grande insurrection de l’intelligence hu-maine. C’est là, n’en doutez pas, la cause dominante,la cause qui plane au-dessus de toutes les autres;cause supérieure à tous les intérêts, soit des nations,soit des souverains, supérieure également au besoinde réforme proprement dite, au besoin de redres-sement des griefs dont on se plaignait à cette époque.
Je suppose qu’après les premières années de laRéforme, lorsqu’elle eut déployé toutes ses préten-tions, articulé tous ses griefs, je suppose que toutd’un coup le pouvoir spirituel en fût tombé d’accordet eut dit : « Eh bien , soit, je réforme tout; je re-viens à un ordre plus légal, plus religieux. Je sup-prime les vexations, l’arbitraire, les tributs; mêmeen matière de croyances, je modifie, j’explique, jeretourne au sens primitif. Mais tous les griefs ainsiredressés, je garderai ma position; je serai commejadis le gouvernement de l’esprit humain, avec lamême puissance, avec les mêmes droits. » Croit-onque la révolution religieuse se fût contenléeà ce prixet arrêtée dans son cours? Je ne le pense point; jecrois fermement qu’elle aurait continué sa carrière,et qu’après avoir demandé la réforme, elle auraitdemandé la liberté. La crise du xvi' siècle n’étaitpas simplement réformatrice; elle était essentielle-ment révolutionnaire. Il est impossible de lui enle-ver ce caractère, ses mérites et ses vices; elle en aeu tous les effets.
Jetons un coup d’œil sur les destinées de la Ré-forme ; voyons ce qu’elle a fait surtout et avant toutdans les différents pays où elle s’est développée.Remarquez qu’elle s’est développée dans des situa-
tions très-diverses, au milieu de chances très-in-égales; si nous trouvons que, malgré la diversité dessituations, malgré l’inégalité des chances, elle a par-tout poursuivi un certain but, obtenu un certain ré-sultat, conservé un certain caractère, il sera évidentque ce caractère qui aura surmonté toutes les diver-sités de situation, toutes les inégalités de chance,doit être le caractère fondamental de l’événement ;que ce résultat doit être celui qu’il poursuivait es-sentiellement.
Eh bien , partout où la révolution religieuse duxvi° siècle a prévalu, si elle n’a pas opéré l’affran-chissement complétée l’esprit humain, elle lui aprocuré un nouveau et très-grand accroissement deliberté. Elle a laissé sans doute la pensée soumise àtoutes les chances de liberté ou de servitude des in-stitutions politiques ; mais elle a aboli ou désarméle pouvoir spirituel, le gouvernement systématiqueet redoutable de la pensée. C’est là le résultat qu’aatteint la Réforme au milieu des combinaisons lesplus diverses. En Allemagne, il n’y avait point deliberté politique; la Réforme ne l’a point intro-duite; elle a plutôt fortifié qu’affaibli le pouvoir desprinces; elle a été plus contraire aux institutionslibres du moyen âge que favorable à leur dévelop-pement. Cependant elle a suscité et entretenu enAllemagne une liberté de la pensée plus grandepeut-être que partout ailleurs. En Danemark, dansun pays où domine le pouvoir absolu , où il pénètredans les institutions municipales, aussi bien quedans les institutions générales de l’État, là aussi,par l’influence de la Réforme, la pensée s’est affran-chie et s’exerce librement dans toutes les carrières.En Hollande, au milieu d’une république; en An-gleterre, sous la monarchie constitutionnelle, etmalgré une tyrannie religieuse longtemps très-dure,l’émancipation de l’esprit humain s’est égalementaccomplie. Enfin, en France, dans la situation quisemblait la moins favorable auxeffetsdela révolutionreligieuse, dans un pays où elle a été vaincue, làmême elle a été un principe d’indépendance et deliberté intellectuelle. Jusqu’en 1683, c’est-à-direjusqu’à la révocation de l’édit deNantes, la Réformea obtenu en F rance une existence légale. Pendant celong espace de temps elle a écrit, elle a discuté,elle a provoqué ses adversaires à écrire, à discuteravec elle. Ce seul fait, cetteguerre de pamphlets, deconférences, entre les anciennes et les nouvellesopinions, a répandu en France une liberté beaucoupplus réelle, beaucoup plus active qu’on ne le croitcommunément; liberté qui a tourné au profit de lascience, de la moralité, de l’honneurdu clergé fran-çais, aussi bien qu’au profit de la pensée en général.Jetez les yeux, messieurs, sur les conférences de Bos-
crizor.