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CIVILISATION EN EUROPE.
complit point en Angleterre comme sur le conti-nent; elle y fut l’œuvre des rois eux-mêmes. Cen’est pas que là aussi il n’y eût depuis longtempsdes germes, des essais même de réforme populaire,et qu’ils n’eussent probablement pas tardé à éclater.Mais Henri VIII prit les devants; le pouvoir se fitrévolutionnaire. 11 en résulta qu’au moins dans sonorigine, comme redressement des abus et de la ty-rannie ecclésiastique, comme émancipation de l’es-prit humain, la réforme anglaise fut beaucoup moinscomplète que sur le continent. Elle se fit, commede raison, dans l’intérêt de ses auteurs. Le roi etl’épiscopat maintenu se partagèrent, soit commerichesse , soit comme pouvoir, les dépouilles dugouvernement prédécesseur, de la papauté. L’effetne tarda pas à s’en faire sentir. On disait que la ré-forme était faite ; et la plupart des motifs qui l’a-vaient fait souhaiter subsistaient toujours. Elle re-parut sous la forme populaire ; elle réclama, contreles évêques, ce qu’elle avait demandé contre la courde Rome; elle les accusa d’être autant de papes.Toutes les fois que le sort général de la révolutionreligieuse était compromis, toutes les fois qu’il s’a-gissait de lutter contre l’ancienne Eglise, toutes lesportions du parti réformé se ralliaient et faisaientface à l’ennemi commun ; mais le danger passé, lalutte intérieure recommençait; la réforme populaireattaquait de nouveau la réforme royale et aristocra-tique, dénonçait ses abus, se plaignait de sa tyran-nie , la sommait de tenir ses promesses, de ne pasreproduire le pouvoir qu’elle avait détrôné.
Vers la même époque se déclarait dans la sociétécivile un mouvement d'affranchissement, un besoinde liberté politique naguère inconnu ou du moinsimpuissant. Dans le cours du xvi' siècle la prospé-rité commerciale de l’Angleterre s’accrut avec uneextrême rapidité ; en même temps la richesse terri-toriale, la propriété foncière changea en grandepartie de mains. C’est un fait auquel on n’a pas faitassez d’attention que le progrès de la division desterres anglaises au xvi e siècle, par suite de la ruinede l’aristocratie féodale et de beaucoup d’autres cau-ses qu’il serait trop long d’énumérer ici. Tous lesdocuments nous montrent le nombre des proprié-taires fonciers augmentant prodigieusement, et lesterres passant en grande partie aux mains de la gen-try, ou petite noblesse, et des bourgeois. La hautenoblesse, la chambre des lords était, au commence-ment du xvir siècle, beaucoup moins riche que lachambre des communes. Il y avait donc à la foisgrand développement de la richesse industrielle, etgrande mutation dans la richesse foncière. Au mi-lieu de ces deux faits en survenait un troisième, lemouvement nouveau des esprits. Le règne d’Elisa-
beth est peut-être l’époque de la plus grande acti-vité littéraire et philosophique de l’Angleterre, l’é-poque des pensées fécondes et hardies; les puritainspoursuivaient sans hésiter toutes les conséquencesd’une doctrine étroite, mais forte; d’autres espritsmoins moraux et plus libres, étrangers à tout prin-cipe, à tout système, accueillaient avec empresse-ment toutes les idées qui promettaient quelque sa-tisfaction à leur curiosité, quelque aliment à leurardeur. Là où le mouvement de l’intelligence est unvif plaisir, la liberté sera bientôt un besoin, et ellepasse promptement de la pensée publique dansl’État.
Il se manifestait bien sur le continent, dans quel-ques-uns des pays où la Réforme avait éclaté, unpenchant du même genre, un certain besoin de li-berté politique; mais les moyens de succès man-quaient à ce besoin nouveau ; il ne savait où se rat-tacher; il ne trouvait ni dans les institutions, nidans les mœurs aucun point d’appui ; il demeuraitvague, incertain, cherchant en vain comment s’yprendre pour se satisfaire. En Angleterre il en ar-riva tout autrement; là l’esprit de liberté politiquequi reparut au xvi* siècle, à la suite de la Réforme,avait dans les anciennes institutions, dans l’état so-cial tout entier, un point d’appui et des moyensd’action.
Il n’y a personne, messieurs, qui ne connaisse lapremière origine des institutions libres de l’Angle-terre; personne qui ne sache comment en 1213 lacoalition des grands barons arracha au roi Jean lagrande Charte. Ce qu’on ne sait pas aussi générale-ment, c’est que la grande Charte fut, d’époque enépoque, rappelée et confirmée par la plupart desrois. 11 y en eut plus de trente confirmations entrele xiii' et le xvi' siècle. Et non-seulement la Charteétait confirmée, mais des statuts nouveaux étaientrendus pour la soutenir et la développer. Elle vécutdoue, pour ainsi dire, sans lacune ni intervalle. Eumême temps la chambre des communes s’était for-mée, et avait pris sa place dans les institutionssouveraines du pays. C’est sous la race des Planta-genet qu’elle a vraiment poussé ses racines; nonqu’à celle époque elle ait joué dans l’État aucungrand rôle; le gouvernement proprement dit ne luiappartenait pas, même par voie d’influence ; elle n’yintervenait que lorsqu’elle y était appelée par le roi,et presque toujours à regret, en hésitant, et commecraignant de s’engager et de se compromettre, plu-tôt que jalouse d’augmenter son pouvoir. Mais lors-qu’il s’agissait de défendre les droits privés, lafortune ou la maison des citoyens, les libertés indi-viduelles en un mot, la chambre des communess’acquittait dès lors de sa mission avec beaucoup •
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