Buch 
Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
Entstehung
JPEG-Download
 

-110

CIVILISATION EN EUROPE.

complit point en Angleterre comme sur le conti-nent; elle y fut lœuvre des rois eux-mêmes. Cenest pas que aussi il ny eût depuis longtempsdes germes, des essais même de réforme populaire,et quils neussent probablement pas tardé à éclater.Mais Henri VIII prit les devants; le pouvoir se fitrévolutionnaire. 11 en résulta quau moins dans sonorigine, comme redressement des abus et de la ty-rannie ecclésiastique, comme émancipation de les-prit humain, la réforme anglaise fut beaucoup moinscomplète que sur le continent. Elle se fit, commede raison, dans lintérêt de ses auteurs. Le roi etlépiscopat maintenu se partagèrent, soit commerichesse , soit comme pouvoir, les dépouilles dugouvernement prédécesseur, de la papauté. Leffetne tarda pas à sen faire sentir. On disait que la ré-forme était faite ; et la plupart des motifs qui la-vaient fait souhaiter subsistaient toujours. Elle re-parut sous la forme populaire ; elle réclama, contreles évêques, ce quelle avait demandé contre la courde Rome; elle les accusa dêtre autant de papes.Toutes les fois que le sort général de la révolutionreligieuse était compromis, toutes les fois quil sa-gissait de lutter contre lancienne Eglise, toutes lesportions du parti réformé se ralliaient et faisaientface à lennemi commun ; mais le danger passé, lalutte intérieure recommençait; la réforme populaireattaquait de nouveau la réforme royale et aristocra-tique, dénonçait ses abus, se plaignait de sa tyran-nie , la sommait de tenir ses promesses, de ne pasreproduire le pouvoir quelle avait détrôné.

Vers la même époque se déclarait dans la sociétécivile un mouvement d'affranchissement, un besoinde liberté politique naguère inconnu ou du moinsimpuissant. Dans le cours du xvi' siècle la prospé-rité commerciale de lAngleterre saccrut avec uneextrême rapidité ; en même temps la richesse terri-toriale, la propriété foncière changea en grandepartie de mains. Cest un fait auquel on na pas faitassez dattention que le progrès de la division desterres anglaises au xvi e siècle, par suite de la ruinede laristocratie féodale et de beaucoup dautres cau-ses quil serait trop long dénumérer ici. Tous lesdocuments nous montrent le nombre des proprié-taires fonciers augmentant prodigieusement, et lesterres passant en grande partie aux mains de la gen-try, ou petite noblesse, et des bourgeois. La hautenoblesse, la chambre des lords était, au commence-ment du xvir siècle, beaucoup moins riche que lachambre des communes. Il y avait donc à la foisgrand développement de la richesse industrielle, etgrande mutation dans la richesse foncière. Au mi-lieu de ces deux faits en survenait un troisième, lemouvement nouveau des esprits. Le règne dElisa-

beth est peut-être lépoque de la plus grande acti-vité littéraire et philosophique de lAngleterre, lé-poque des pensées fécondes et hardies; les puritainspoursuivaient sans hésiter toutes les conséquencesdune doctrine étroite, mais forte; dautres espritsmoins moraux et plus libres, étrangers à tout prin-cipe, à tout système, accueillaient avec empresse-ment toutes les idées qui promettaient quelque sa-tisfaction à leur curiosité, quelque aliment à leurardeur. le mouvement de lintelligence est unvif plaisir, la liberté sera bientôt un besoin, et ellepasse promptement de la pensée publique danslÉtat.

Il se manifestait bien sur le continent, dans quel-ques-uns des pays la Réforme avait éclaté, unpenchant du même genre, un certain besoin de li-berté politique; mais les moyens de succès man-quaient à ce besoin nouveau ; il ne savait se rat-tacher; il ne trouvait ni dans les institutions, nidans les mœurs aucun point dappui ; il demeuraitvague, incertain, cherchant en vain comment syprendre pour se satisfaire. En Angleterre il en ar-riva tout autrement; lesprit de liberté politiquequi reparut au xvi* siècle, à la suite de la Réforme,avait dans les anciennes institutions, dans létat so-cial tout entier, un point dappui et des moyensdaction.

Il ny a personne, messieurs, qui ne connaisse lapremière origine des institutions libres de lAngle-terre; personne qui ne sache comment en 1213 lacoalition des grands barons arracha au roi Jean lagrande Charte. Ce quon ne sait pas aussi générale-ment, cest que la grande Charte fut, dépoque enépoque, rappelée et confirmée par la plupart desrois. 11 y en eut plus de trente confirmations entrele xiii' et le xvi' siècle. Et non-seulement la Charteétait confirmée, mais des statuts nouveaux étaientrendus pour la soutenir et la développer. Elle vécutdoue, pour ainsi dire, sans lacune ni intervalle. Eumême temps la chambre des communes sétait for-mée, et avait pris sa place dans les institutionssouveraines du pays. Cest sous la race des Planta-genet quelle a vraiment poussé ses racines; nonquà celle époque elle ait joué dans lÉtat aucungrand rôle; le gouvernement proprement dit ne luiappartenait pas, même par voie dinfluence ; elle nyintervenait que lorsquelle y était appelée par le roi,et presque toujours à regret, en hésitant, et commecraignant de sengager et de se compromettre, plu-tôt que jalouse daugmenter son pouvoir. Mais lors-quil sagissait de défendre les droits privés, lafortune ou la maison des citoyens, les libertés indi-viduelles en un mot, la chambre des communessacquittait dès lors de sa mission avec beaucoup

l