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QUATORZIÈME LEÇON.
lions avec les Étais étrangers, à sa diplomatie pro-prement dite, je trouve un résultat analogue. J’aiinsisté, messieurs, sur la naissance de la diplomatieen Europe, à la lin du xv' siècle. J’ai essayé demontrer comment les relations des gouvernementset des États entre eux, jusqu’alors accidentelles,rares, courtes, étaient devenues à cette époque plusrégulières, plus longues; comment elles avaient prisun caractère de grand intérêt public; comment enun mot, à la fin du xv' et dans la première moitiédu xvi' siècle, la diplomatie était venue jouer unrôle immense dans les événements. Cependant, jus-qu’au xvii* siècle, elle n’avait pas été, à vrai dire,systématique ; elle n’avait pas amené de longues al-liances, de grandes combinaisons, surtout des com-binaisons durables, dirigées d’après des principeslixes, dans un but constant, avec cet esprit de suiteenfin qui est le véritable caractère des gouverne-ments établis. Pendant le cours de la révolution re-ligieuse , les relations extérieures des États avaientété presque complètement sous l’empire de l’intérêtreligieux; la ligue protestante et la ligue catholiques’étaient partagé l’Europe. C’est au xvn* siècle,après le traité de Westphalie, sous l’influence dugouvernement de Louis XIV, que la diplomatiechange de caractère. D’une part, elle échappe àl’influence exclusive du principe religieux; les al-liances, les combinaisons politiques se font pard’autres considérations. En même temps elle de-vient beaucoup plus systématique, plus régulière,et dirigée toujours vers un certain but, d’après desprincipes permanents. La naissance régulière dusystème de l’équilibre en Europe appartient à celteépoque. C’est sous le gouvernement de Louis XIVque ce système, avec toutes les considérations quis’y rattachent, a vraiment pris possession de la po-litique européenne. Quand on recherche quelle aété à ce sujet l’idée générale, le principe dominantde la politique de Louis XIV, voici, je crois, cequ’on découvre..
Je vous ai parlé de la grande lutte qui s’engageaen Europe entre la monarchie pure de Louis XIV,prétendant à devenir la monarchie universelle, et laliberté civile et religieuse, l’indépendance des États,sous le commandement du prince d’Orange, deGuillaume III. Vous avez vu que le grand fait del’Europe, à cette époque, c’est le partage des puis-sances sous ces deux bannières. Mais ce fait, mes-sieurs, on ne s’en rendait point compte alors commeje l’explique aujourd’hui; il était caché, ignoré,même de ceux qui l’accomplissaient; le système dela monarchie pure réprimé, la liberté civile et reli-gieuse consacrée, tel devait être au fond le résultatde la résistance de la Hollande et de ses alliés à
Louis XIV; mais la question n’était pas ainsi ou-vertement posée entre le pouvoir absolu et la liberté.On a beaucoup dit que la propagation du pouvoirabsolu avait été le principe dominant de la diplo-matie de Louis XIV; je ne le crois pas. Cette con-sidération n’a joué un grand rôle dans sa politiqueque tard, dans sa vieillesse. La puissance de laFrance, sa prépondérance en Europe, l’abaisse-ment des puissances rivales, en un mot, l’intérêtpolitique de l’État, la force de l’État, c’est là le butauquel Louis XIV a constamment tendu, soit qu’ilait lutté contre l’Espagne, l’empereur d’Allemagne,ou l’Angleterre ; il a beaucoup moins agi en vue dela propagation du pouvoir absolu que par un désirde puissance et d’agrandissefnentde la France et deson gouvernement. Parmi beaucoup de preuves, envoici une qui émane de Louis XIV lui-même. Ontrouve dans ses. Mémoires, à l’année 1666, s’il m’eusouvient bien, une note conçue à peu près en cestermes :
« J’ai eu ce matin une conversation avec M. deSidney, gentilhomme anglais, qui m’a entretenu dela possibilité de ranimer le parti républicain enAngleterre. M, de Sidney m’a demandé pour cela400 mille livres. Je lui ai dit que je ne pouvais endonner que 200 mille. Il m’a engagé à faire venir deSuisse un autre gentilhomme anglais, qui s’appelleM. de Ludlow, et à causer avec lui du même des-sein. »
On trouve, en effet, dans les Mémoires de Ludlow,vers la même date, un paragraphe dont le sensest :
« J’ai reçu du gouvernement français une invita-tion de me rendre à Paris, pour parler des affairesde mon pays ; mais je me défie de ce gouvernement. »
Et Ludlow, en effet, resta en Suisse.
Vous voyez que l’affaiblissement du pouvoir royalen Angleterre était à cette époque le butdeLouisXfV.Il fomentait des dissensions intérieures, il travail-lait à ressusciter le parti républicain, pour empê-cher que Charles II ne devînt trop puissant dans sonpays. Dans le cours de l’ambassade de Barillon enAngleterre, le même fait se reproduit sans cesse.Toutes les fois que l’autorité de Charles II paraîtprendre le dessus, que le parti national est sur lepoint d’être écrasé, l’ambassadeur français portoson influence de ce côté, donne de l’argent auxchefs de l’opposition , lutte en un mot contre le pou-voir absolu , dès que c’est là le moyen d’affaiblirune puissance rivale de la France. Toutes les foisque vous regarderez attentivement à la conduite desrelations extérieures sous Louis XIV, c’est là le faitdont vous serez frappé^
Vous le serez aussi de la capacité, de l’habileté de
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GlIZOT.