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DEUXIÈME LEÇON.
celle des idées; j’étudierai doue chaque époque sousce double point de vue. Je commencerai toujourspar l’étude de l’état social. Ce n’est pas, à vrai dire,commencer par le commencement : l’état social dé-rive, entre beaucoup de causes, de l’état moral despeuples; les croyances, les sentiments, les idées,les mœurs précèdent la condition extérieure, lesrelations sociales, les institutions politiques; la so-ciété, sauf une réaction nécessaire et puissante, estce que la font les hommes. 11 faudrait donc, pourse conformer à la vraie chronologie, à la chrono-logie interne et morale, étudier les hommes avantla société. Mais l’ordre historique véritable, l’ordredans lequel les faits se succèdent et s’engendrentréciproquement, diffère essentiellement de l’ordrescientifique, de l’ordre dans lequel il convient de lesétudier. Dans la réalité, les faits se développent,pour ainsi dire, du dedans au dehors; les causessont intérieures et produisent les effets extérieurs.L’étude, au contraire, la science, procède et doitprocéder du dehors au dedans. C’est du dehorsqu’elle est d’abord frappée; c’est le dehors qu’elleatteint du premier coup, et c’est en le regardantqu’elle avance, pénètre et arrive, par degrés, audedans.
Nous rencontrons ici, messieurs, la grandequestion, la question si souvent et si bien traitée,mais non encore épuisée peut-être, des deux mé-thodes, l’analyse et la synthèse. Celle-ci est la mé-thode primitive, la méthode de création ; l’autre estla méthode de seconde date, la méthode scientifique.Si la science voulait procéder suivant la méthodede création, si elle prétendait saisir les faits dansl’ordre suivant lequel ils se produisent, elle courraitgrand risque, pour ne pas dire plus, de ne se pointplacer en débutant à la source pleine et pure deschoses, de n’en pas embrasser le principe tout en-tier, de ne se prendre qu’à l’une des causes d’où leseffets dérivent; et, engagée alors dans une voieétroite et fausse, elle s’égarerait de plus en plus; etau lieu d’arriver à la création véritable, au lieu detrouver les faits tels qu’ils se produisent réellement,elle n’enfanterait que des chimères sans valeur,malgré la puissance intellectuelle qu’on aurait dé-pensée à les poursuivre, mesquines au fond, sousune apparence de grandeur.
D’autre part, si la science, en procédant du de-hors au dedans, selon la méthode qui lui est propre,oubliait que ce n’est point là la méthode primitiveet féconde, que les faits en eux-mêmes subsistent etse développent dans un autre ordre que celui où elleles voit, elle pourrait arriver à oublier que les faitsla précèdent, à méconnaître le fond même deschoses, à s’éblouir d’elle-même, à se prendre, en
quelque sorte, pour la réalité, et à n’êlre bientôt plusqu’une combinaison d’apparences etde termes, aussivaine, aussi trompeuse que les hypothèses et les dé-ductions de la méthode contraire.
Il importe, messieurs, de ne jamais perdre de vuecette distinction et ses conséquences; nous les ren-contrerons plus d’une fois sur notre chemin.
Quand j’ai essayé, l’été dernier, de démêler, dansle berceau de la civilisation européenne, ses élé-ments primitifs et essentiels, j’y ai trouvé d’une part,le monde romain, de l’autre, les barbares. Il fautdonc, pour commencer, dans quelque portion del’Europe que ce soit, l’étude de la civilisation mo-derne, étudier d’abord l’état de la société romaine,au moment où l’empire romain est tombé, c’est-à-dire vers la fin du iv° et au commencement duv' siècle. Cette étude est particulièrement nécessairequand il s’agit de la France. Toute la Gaule en effetétait soumise à l’empire ; et sa civilisation, dans leMidi surtout, était complètement romaine. Dansl’histoire de l’Angleterre ou de l’Allemagne, Rometient moins de place; leur civilisation, dans sonorigine, n’a pas été romaine, mais germanique; cen’est guère que plus tard qu’elles ont vraiment subil’influence des lois, des idées, des traditions deRome. Il en est autrement de notre civilisation;elleest romaine dès ses premiers pas. Elle a de plus cecaractère particulier qu’elle a puisé aux deux sourcesde la civilisation européenne générale. La Gauleétait située sur la limite du monde romain et dumonde germanique. Le midi de la Gaule a été es-sentiellement romain, le nord essentiellement ger-manique; les mœurs, les institutions, les influencesgermaniques ont dominé dans le nord de la Gaule;les mœurs, les institutions, les influences romainesdans le midi. Nous retrouvons déjà ici ce caractèrede la civilisation française, que j’ai essayé de faireressortir à notre dernière réunion ; c’est qu’elle estl’image la plus complète, la plus fidèle de la civili-sation européenne dans son ensemble. La civili-sation de l’Angleterre et de l’Allemagne est surtoutgermanique; celle de l’Espagne et de l’Italie surtoutromaine ; celle de la France est la seule qui parti-cipe presque également des deux origines, qui re-produise, dès son début, la complexité, la variétédes éléments (1e la société moderne.
L’état social de la Gaule à la fin du iv e et au com-mencement du v° siècle, c’est donc là le premierobjet de notre étude. Voici quels sont, d’un côté, lesgrands monuments originaux, de l’autre, les princi-paux ouvrages modernes que je vous engage à con-sulter.
Parmi les monuments originaux, le plus impor-tant est, sans contredit, le code Théodosien. Mon-