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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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J 58

CIVILISATION EN FRANCE.

ciles, ceux dont il est resté des traces écrites; il yen a eu, à coup sûr, un grand nombre de locaux,peu fréquentés, de courte durée, qui nont laisséaucun monument, dont le souvenir même a étéperdu.

Une preuve indirecte démontre limportance desconciles à cette époque. Personne nignore quenAngleterre, dans lorigine du gouvernement repré-sentatif, lors de la formation de la chambre descommunes, on a fait beaucoup de statuts pour or-donner la tenue régulière et fréquente des parle-ments. Le même fait paraît au v siècle pour lesconciles. Plusieurs canons, entre autres ceux duconcile dOrange tenu en 441, portent qunn con-cile ne se séparera jamais sans indiquer le concilesuivant, et que, si le malheur des temps empêchequon ne tienne un concile deux fois par an, selonles canons, on prendra toutes les précautions pos-sibles pour sassurer du moins quil ne sécoulerapas un long intervalle sans quil sen réunisse quel-quun.

Ainsi, les deux grandes garanties de la libertédans une société quelconque, lélection dune part,et la discussion de lautre, existaient, en fait, dansla société ecclésiastique du v° siècle, désordonnées,il est vrai, incomplètes, précaires; la suite des tempsla bien prouvé; mais, dans le présent, réelles etfortes, à la fois cause et témoignage du mouvementet de lardeur des esprits.

Maintenant, messieurs, mettez, je vous prie,mettez cet état de la société religieuse à côté delétat de la société civile que jai essayé de peindredans notre dernière réunion. Je ne marrêterai pasà tirer les conséquences de cette comparaison ; ellessautent aux yeux, et déjà, à coup sûr, vous les avezreconnues. Je les résumerai en deux traits.

Dans la société civile, point de peuple, point degouvernement; ladministration impériale est tom-bée, l'aristocratie sénatoriale tombée, laristocratiemunicipale tombée, la dissolution est partout; lepouvoir et la liberté sont atteints de la même stéri-lité, de la même nullité.

Dans la société religieuse, au contraire, se révèleun peuple très-animé, un gouvernement très-actif.Les causes danarchie et de tyrannie sont nombreu-ses ; mais la liberté est réelle et le pouvoir aussi.Partout se rencontrent, se développent les germesdune activité populaire très-énergique et dun gou-vernement très-fort. Cest, en un mot, une sociétépleine davenir, dun avenir orageux, chargé de bienet de mal, mais puissant et fécond.

Voulez-vous que nous fassions dans cette compa-raison un pas de plus? Nous navons considéré jus-quici que les faits généraux, la vie publique, pour

ainsi dire, des deux sociétés. Voulez-vous que nouspénétrions dans la vie domestique, dans lintérieurdes maisons? que nous recherchions comment em-ployaient et passaient leur temps, dune part leshommes considérables de la société civile, de lautreles chefs de la société religieuse? Il vaut la peinedadresser au v' siècle cette question, car sa réponsene peut manquer dêtre très-instructive.

Il y avait dans les Gaules, à la fin du iv et auv c siècle, un certain nombre dhommes importantset honorés, longtemps revêtus des grandes chargesde lEtat, demi-païens, demi-chrétiens, cest-à-direnayant point de parti pris, et, à vrai dire, se sou-ciant peu den prendre aucun en matière religieuse;gens desprit, lettrés, philosophes, pleins de goûtpour létude et les plaisirs intellectuels, riches et vi-vant magnifiquement. Tel était, à la fin du iv siè-cle , le poêle Ausone, comte du palais impérial,questeur, préfet du prétoire, consul, et qui possé-dait, en Saintonge et près de Bordeaux, de fortbelles terres : tels, à la lin du v', Tonance Ferréol,préfet des Gaules, en grand crédit auprès des roisvisigoths, et dont les domaines étaient situés enLanguedoc et dans le Rouergue, sur les bords duGardon et près de Milhau ; Eutrope, aussi préfet desGaules, platonicien de profession, et qui habitaiten Auvergne; Consence, de Narbonne, un des plusriches citoyens du Midi, et dont la maison de cam-pagne, dite Octaviuna, et située sur la route deBeziers, passait pour la plus magnifique de la pro-vince. Cétaient les grands seigneurs de la Gauleromaine : après avoir occupé les fonctions supé-rieures du pays, ils vivaient dans leurs terres loinde la masse de la population, passant leur temps àla chasse, à la pèche, dans des divertissements detout genre; ils avaient de belles bibliothèques, sou-vent un théâtre se jouaient les drames de quelquerhéteur, leur client : le rhéteur Paul faisait jouerchez Ausone sa comédie de lExtravagant ( üelirus),composait lui-même de la musique pour les entrac-tes, et présidait à la représentation. A ces divertis-sements se joignaient des jeux desprit, des con-versations littéraires ; on raisonnait sur les anciensauteurs; on expliquait, on commentait; on faisaitdes vers sur tous les petits incidents de la vie. Ellese passait de la sorte agréable, douce, variée, maismolle, égoïste, stérile, étrangère à toute occupationsérieuse , à tout intérêt puissant et général. Et jeparle ici des plus honorables débris de la sociétéromaine, des hommes qui nétaient ni corrompus,ni désordonnés, ni avilis, qui cultivaient leur in-telligence, et avaient en dégoût les mœurs servileset la décadence de leur temps.

Voici maintenant quelle était la vie dun évêque,