SIXIÈME LEÇON.
mémo dans celte église, lui répondit par son traitéde naturâ animæ, ouvrage bien plus considérableque celui qu’il réfute. Mamert Claudien était, àcette époque, le philosophe le plus savant et le plusconsidéré de la Gaule méridionale : pour vous don-ner la mesure de sa réputation, je vous lirai unelettre de Sidoine Apollinaire, écrite, peu après lamort du philosophe, à son neveu Pétréius : elleporte le caractère ordinaire des lettres de Sidoine ;tout l’effort, toute la puérilité du bel esprit s’y mê-lent à des sentiments vrais et à des faits curieux :
Sidoine à son cher PéCréius ( 1 ), salut.
Je suis désolé de la perte que vient de faire notre siècle,par la mort toute récente de ton oncle Claudien , enlevé à nosyeux, qui ne verront plus désormais, je le crains, aucunhomme pareil. Il était en effet plein de sagesse et de prudence,docte, éloquent, ingénieux , et le plus spirituel des hommesde son temps, de son pays, de sa nation. 11 ne cessa d'êtrephilosophe, sans jamais offenser la religion; et quoiqu'il nes'amusât point à faire croître ses cheveux ni sa barbe, quoi-qu'il se moquât du manteau et du bâton des philosophes,quoiqu'il allât même quelquefois jusqu’à les détester, il ne seséparait cependant que par l'extérieur et la foi de ses amis lesPlatoniciens. Dieu de bonté ! quelle fortune toutes les fois quenous nous rendions auprès de lui pour le consulter ! commetout à coup il se donnait tout entier à tous, sans hésitation etsans dédain , trouvant son plus grand plaisir à ouvrir les tré-sors de sa science, lorsqu'on venait à rencontrer les difficultésde quelque question insoluble ! Alors , si nous étions assis engrand nombre autour de lui , il nous imposait à tous le devoird’écouter, n'accordant qu'à un seul, celui que peut-être nouseussions choisi nous-mêmes, le droit de parler ; puis il nousexposait les richesses de sa doctrine, lentement, successive-ment, dans un ordre parfait, sans le moindre artifice de gesteni de langage. Dès qu’il avait parlé, nous lui opposions nosobjections en syllogismes : mais il réfutait toutes les proposi-tions hasardées de chacun ; et ainsi rien n’était admis sansavoir été mûrement examiné et démontré. Mais ce qui excitaiten nous le plus grand respect, c’est qu'il supportait toujours,sans la moindre humeur, ta paresseuse obstination de quel-ques-uns ; c’était, à ses yeux, un tort excusable, et nous ad-mirions sa patience sans savoir cependant l'imiter. Qui auraitpu craindre de consulter, sur les questions difficiles, unhomme qui ne sc refusait à aucune discussion , ne repoussaitaucune question, pas même de la part de gens idiots et igno-rants? C’en est assez sur ses études et sa science ; mais quipourrait louer dignement et convenablement les autres vertusde cet homme qui, se souvenant toujours des faiblesses del'humanité , assistait les clercs de son travail, le peuple de sesdiscours, les affligés de scs exhortations, les délaissés de sesconsolations, les prisonniers de son argent, ceux qui avaientfaim en leur donnant à manger, ceux qui étaient nus en lescouvrant de vêtements? U serait, je pense, également superflud’en dire davantage à ce sujet...
Voici ce que nous avions voulu dire d'abord : en l’honneurde cette cendre ingrate , comme dit Virgile, c’est-à-dire, quine saurait nous rendre grâces , nous avons composé une tristeet lamentable complainte, non sans beaucoup de peine , carn'ayant rien dicté depuis longtemps , nous y avons trouvé plusde difficulté; toutefois notre esprit, naturellemeut paresseux,
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a été ranimé par une douleur qui avait besoin de se répandreen larmes. Voici donc ces vers :
« Sous ce gazon repose Claudien , l'orgueil et la douleur de» son frère Mamert, honoré, comme une pierre précieuse , de» tous les évêques. En ce maître brilla une triple science, cellen de Rome, celle d'Athènes et celle du Christ ; et dans la vi-» gueur de son âge , simple moine, il l'avait conquise tout en-» tière et en secret. Orateur, dialecticien, poète , savant» docteur dans les livres sacrés, géomètre et musicien, il» excellait à délier les nœuds des questions les plus difficiles,» et à frapper du glaive de la parole les sectes qui attaquaient» la foi catholique. Habile à moduler les psaumes et à chanter,» en présence des autels et à la grande reconnaissance de son» frère, il enseigna à faire résonner les instruments de musi-» que. H régla, pour les fêtes solennelles de l’année, ce qui» devait être lu en chaque circonstance. Il fut prêtre du se-» cond ordre , et soulagea son frère du fardeau de l'épiscopat,» car celui-ci en portait les insignes , et lui tout le travail. Toi» donc, ami lecteur, qui t'affliges comme s'il ne restait plus» rien d'un tel homme, qui que tu sois, cesse d'arroser de» larmes tes joues et ce marbre ; l'âme et la gloire ne sauraient» être ensevelies dans un tombeau. »
Voilà les vers que j’ai gravés sur les restes de celui qui futnotre frère à tous... (2).
C’était à Sidoine que Mamert Claudien avait dédiéson ouvrage.
Il est divisé en trois livres. Le premier est le seulqui soit vraiment philosophique : la question y estexaminée en elle-même, indépendamment de toutfait spécial, de toute autorité, et sous un point devue purement rationnel. Dans le second, l’auteur in-voque à son aide des autorités, d’abord celle des phi-losophes grecs, ensuite celle des philosophes romains,eniin, les livres sacrés, l’Évangile, saint Paul et lesPères de l’Église. Le troisième livre a surtout pourobjet d’expliquer, dans le système de la spiritualitéde l’âme, certains événements, certaines traditionsdelà religion chrétienne, par exemplelarésurrectionde Lazare, l’existence des anges, l’apparition de l’angeGabriel à la vierge Marie, et de montrer que, loinde les contredire ou d’en être embarrassé, ce systèmeles admet et en rend compte au moins aussi bienque tout autre.
La classification n’est pas aussi rigoureuse que jeviens de le dire ; les idées et les arguments sont sou-vent mêlés; la discussion philosophique reparaît çàet là dans les livres qui n’y sont pas consacrés : ce-pendant, à tout prendre, l’ouvrage ne manque ni deméthode, ni de précision.
J’en vais mettre sous vos yeux le résumé tel quel’a rédigé Mamert Claudien lui-même, en dix thèses,ou propositions fondamentales, dans l’avant-dernierchapitre du troisième livre. J’en traduirai ensuitelittéralement quelques passages qui vous feront con-naître, d’une part, à quelle profondeur, et avecquelle force d’esprit l’auteur avait pénétré dans la
(I) Fils de la sœur de Mamerl Claudien.
(3) Liv. iv, lettre H.