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DIX-NEUVIÈME LEÇON.
qu’ils reviennent ; c'est au royaume d’Austrasiequ’ils rattachent leurs conquêtes spirituelles ; c’estavec les maîtres de l’Austrasie d’une part, et lespapes de l’autre, qu’ils sont dans une intime etconstante correspondance. Parcourez la vie, suivezles travaux du plus illustre et du plus puissant d’en-tre eux, saint Boniface, vous y reconnaîtrez tous lesfaits que je viens de vous faire entrevoir. Il étaitAnglo-Saxon, né vers 680, à Kirton, dans le comtéde Devon, et s’appelait Winfried. Moine de très-bonne heure dans le monastère d’Exeter, et plustard dans celui de Nutsell, on ne sait d’où lui vintle dessein de se vouer à la conversion des peuplesgermaniques; peut-être ne fit-il que suivre l’exem-ple de plusieurs de ses compatriotes. Quoi qu'il ensoit, dès l’an 715, on le voit prêchant au milieudes Frisons; la guerre sans cesse renaissante entreeux et les Francs Austrasiens le chasse de leur pays;il retourne dans le sien, et rentre au monastère deNutsell. En 718, on le rencontre à Rome, recevantdu pape Grégoire II une mission formelle et desinstructions pour la conversion des Germains. Il vade Rome en Austrasie, s’entend avec Charles-Mar-tel, passe le Rhin, et poursuit, avec une infatigablepersévérance , chez les Frisons, les Thuringiens, lesBavarois, les Caltes, les Saxons, son immense en-treprise. Sa vie entière y fut dévouée, et c’était tou-jours à Rome que se rattachaient ses travaux. En723, Grégoire II le nomme évêque; en 732, Gré-goire III lui confère les titres d’archevêque et devicaire apostolique; en 738, Winfried, qui ne porteplus que le nom de Boniface, fait un nouveauvoyage à Rome pour y régler définitivement les rap-ports de l’Église chrétienne qu’il vient de fonder,avec la chrétienté en général; et pour lui, Rome estle centre, le pape est le chef de la chrétienté. C’estau profit de la papauté qu’il envoie de tous côtés lesmissionnaires placés sous ses ordres, qu’il érige desévêchés, conquiert des peuples. Voici le sermentqu’il prêta lorsque le pape le nomma archevêquede Mayence, et métropolitain de tous les évêchésqu’il fonderait en Germanie :
Moi, Boniface, évêque, par la grâce de Dieu , je promets àtoi, bienheureux Pierre, prince des apôlres, et à ton vicaire,le bienheureux Grégoire, et à ses successeurs, par le Père,le Fils et le Saint-Esprit, Trinité sainte et indivisible, et parton corps sacre, ici présent, de garder toujours une parfaitefidélité à la sainte Foi catholique, de demeurer, avec l’aidede Dieu, dans l’unité de cette foi, de laquelle dépend, sansaucun doute, tout le salut des chrétiens; de ne me prélcr,sur l’instigation de personne, à rien qui soit contre l’unité del’Eglise universelle, et de prouver, en toutes choses, ma fidé-lité, la pureté de ma foi et mon entier dévouement à toi, aux
(1) S. fconif. Kpist., tp. 119; Bib. Put., t. xut, p. U9 ; édit, de Lyon.
intérêts de ton Église, qui a reçu de Dieu le pouvoir de lieret délier, à ton vicaire susdit et à ses successeurs. Et si j'ap-prends que des évêques agissent contre les anciennes règlesdes saints Pères, je m'engage à n’avoir avec eux ni alliance,ni communion ; bien plus, à les réprimer, si je le peux ; sinon,j’en informerai sur-le-champ mon seigneur apostolique. Et sice qu'à Dieu ne plaise, je me laissais jamais aller, soit par monpenchant, soit par occasion, à faire quelque chose contre messusdites promesses, que je sois trouvé coupable lors du juge-ment éternel, que j’encoure le châtiment d'Ànanias et deSaphirc qui osèrent vous abuser et vous dérober quelque chosede leurs biens. Moi, Boniface, humble évêque, j'ai écrit dema propre main cette attestation de serment, et la posant sur(e corps très-sacré du bienheureux Pierre , j'ai, ainsi qu’il estprescrit, prenant Dieu pour témoin et pour juge, prêté le ser-ment que je promets de garder (1).
Je joins à ce serment le compte rendu que Boni-face nous a transmis lui-même des décrets du pre-mier concile germanique tenu sous sa présidenceen 742 :
Dans notre réunion synodale, nous avons déclaré et décrétéque nous voulions garder jusqu'à la fin de noire vie la foi etl'unité catholique, et la soumission envers l’Eglise romaine,saint Pierre et son vicaire; que nous rassemblerions tous lesans le synode; que les métropolitains demanderaient 1 cpalliumau siège de Rome, et que nous suivrions canoniquement tousles préceptes de Pierre, afin d’être comptés au nombre de sesbrebis. El nous avons tous consenti et souscrit cette profession ,et nous l’avons envoyée au corps de saint Pierre, prince desapôtres; et le clergé et le pontife de Rome Font reçue avecjoie....
Si quelque évêque ne peut corriger ou réformer quelquechose dans son diocèse, qu’il en propose la réforme dans lesynode, devant l'archevêque et tous les assistants, ainsi quenous avons nous-même promis avec serment à l'Eglise romaineque, si nous voyions les prêtres et les peuples s'écarter de laloi de Dieu , et si nous ne pouvions les corriger, nous en infor-merions fidèlement le siège apostolique et le vicaire «le saintPierre, pour faire accomplir ladite réforme. C'est ainsi, si jene me trompe, que tous les évêques doivent rendre compte aumétropolitain, et lui-même au pontife de Rome, de ce qu'ilsne réussissent pas à réformer parmi leurs peuples. Et ainsi ilsn’auront pas sur eux le sang des âmes perdues (2).
A coup sûr, il est impossible fie soumettre plusformellement à la papauté la nouvelle Église, lesnouveaux peuples chrétiens.
Un scrupule m’arrête, messieurs, et j’ai besoinfie l’exprimer : je crains que vous ne soyez tentés fievoir surtout, dans celte conduite de saint Boniface,la part fies motifs purement temporels, fies combi-naisons ambitieuses et intéressées : c’est assez ladisposition fie notre temps; et nous sommes mêmeun peu enclins à nous en vanter, comme d’unepreuve fie notre liberté d’esprit et de notre bon sens.Oui, messieurs, jugeons toutes choses avec pleineliberté d’esprit ; que le bon sens le plus sévère pré-side à tous nos jugements; mais sachons bien que,
^2) Labié , Cunc., t. vi, col. 1344-1343.