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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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CIVILISATION EN FRANCE.

enfin consommée la dissolution de lancien monde,romain et barbare, et commence vraiment laformation de lEurope moderne, du monde nou-veau. Cest sous son règne et, pour ainsi dire, soussa main que sest opérée la secousse par laquelle lasociété européenne, faisant volte-face, est sortie desvoies de la destruction pour entrer dans celles de lacréation.

Voulez-vous savoir ce qui a vraiment péri aveclui, et quelle est, indépendamment des change-ments de forme et dapparence, la portion de sesœuvres qui ne lui a point survécu? Si je ne ma-buse, le voici.

En ouvrant ce cours, le premier fait qui se soitprésenté à nos yeux, le premier spectacle auquelnous ayons assisté, cest celui du vieil empire Ro-main se débattant contre les Barbares. Ils ont triom-phé; ils ont détruit lempire. En le combattant, ilsle respectaient, à peine lont-ils détruit quils ontaspiré à le reproduire. Tous les grands chefs barba-res, Ataulphe, Théodoric, Euric, Clovis, se mon-trent préoccupés du désir de succéder aux empe-reurs romains, de pousser leurs peuples dans lescadres de cette société qui est leur conquête. Aucundeux ny réussit; aucun deux ne parvient à res-susciter, même un seul moment, le nom et les for-mes de lempire; ils sont surmontés par ce torrentdinvasion, par ce cours général de dissolution quiemporte toutes choses; la barbarie sétend et se re-nouvelle sans cesse ; mais lempire Romain est en-core présent à toutes les imaginations; cest entrela barbarie et la civilisation romaine quest poséela question, dans tous les esprits un peu étendus,un peu élevés.

Elle se posait encore ainsi quand arriva Charle-magne; lui aussi, lui surtout rêva lespoir de larésoudre comme avaient voulu la résoudre tous lesgrands barbares venus avant lui, cest-à-dire en re-constituant lempire. Ce que Dioclétien, Constantin,Julien , avaient tenté de soutenir avec les vieux dé-bris des légions romaines, cest-à-dire la lutte con-tre linvasion, Charlemagne lentreprit avec desFrancs, des Gollis, des Lombards : il occupait lemême territoire; il se proposa le même dessein.Au dehors, et presque toujours sur les mêmes fron-tières, il soutint la même lutte; au dedans il rendità lempire son nom ; il essaya de ramener lunité deson administration ; il remit sur sa tète la couronneimpériale. Contraste bizarre! Il habitait en Germa-nie; à la guerre, dans les assemblées nationales,

dans lintérieur de sa famille, il agissait en Ger-main; sa nature personnelle, sa langue, ses mœurs,ses formes extérieures, sa façon de vivre étaientgermaines ; et non-seulement elles étaient germai-nes, mais il ne voulait pas les changer : « 11 por-» tait toujours, dit Éginhard, lhabit de ses pères,» lhabit des Francs... Les habits étrangers, quel-» que riches quils fussent, il les méprisait et ne» souffrait pas quon len revêtit. Deux fois seule-» ment, dans les séjours quil fit à Rome, dabord à» la prière du pape Adrien, ensuite sur les instan-» ces de Léon, successeur de ce pontife, il consen-» tit à prendre la longue tunique, la chlamyde et» la chaussure romaine. » Tout en lui, en un mot,était germain, sauf lambition de sa pensée; cétaitvers lempire Romain, vers la civilisation romainequelle se portait; cétait ce quil voulait établir,avec des Barbares pour instruments.

Cétait, en lui, la part de légoïsme et du rêve ;ce fut en cela aussi quil échoua. Lempire Romainet son unité répugnaient invinciblement à la nou-velle distribution de la population, aux relationsnouvelles, au nouvel état moral des hommes; lacivilisation romaine ne pouvait plus entrer quecomme un élément transformé dans le monde nou-veau qui se préparait. Cette pensée, ce vœu deCharlemagne nétaient point une pensée, un besoinpublics. Ce quil avait fait pour laccomplir péritavec lui. De cela même, cependant, quelque choseresta; ce nom dempire dOccident quil avait relevé,et les droits quon croyait attachés au titre dempe-reur, rentrèrent, si je puis ainsi parler, au nombredes éléments de lhistoire, et furent encore, pendantplusieurs siècles, un objet dambition, un principedévénements. En sorte que, même dans la portionpurement égoïste et éphémère de ses œuvres, on nepeut pas dire que la pensée de Charlemagne ait étéabsolument stérile, ni que toute durée lui ait manqué.

Il faut que je marrête, messieurs ; la carrière estlongue, et jai couru si vite quà peine ai-je eu letemps de décrire les principaux accidents du ter-rain. Il est difficile, il est fatigant davoir à resserrerdans une heure ce qui a rempli la vie dun grandhomme. Je nai pu aujourdhui que vous donner uneidée générale du règne de Charlemagne, et de saplace dans lhistoire de notre civilisation. Jem-ploierai probablement plusieurs de nos réunionsprochaines à vous le faire connaître sous certainsrapports spéciaux; et je serai bien loin, à coup sûr,de suffire au sujet.