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CIVILISATION EN FRANCE.
P. La curiosité.
A. Si tu as peur, je te suivrai partout oii tu iras.
P. Si je savais ce que c'est qu’un vaisseau, je t’en prépare-rais un, afin que tu vinsses avec moi.
À. Un vaisseau est une maison errante, une auberge par-tout, un voyageur qui ne laisse pas (le traces....
P. Qu’cst*ce que l'herbe ?
A. Le vêtement de la terre.
P, Qu'est-ce que les légumes?
A. Les amis des médecins, la gloire des cuisiniers.
P. Qu'cst-ce qui rend douces les choses amères?
A. La faim.
P. De quoi les hommes ne se lassent-ils point?
A. Du gain.
P. Quel est le sommeil de ceux qui sont éveillés?
À. L’espérance.
P. Qu’est-ce que l'espérance?
A. Le rafraîchissement du travail, un événement douteux.
P. Qu'est-ce que l’amitié?
A. La similitude des âmes.
P. Qu'est-ce que la foi ?
A. La certitude des choses ignorées et merveilleuses.
P. Qu’est-ce qui est merveilleux?
A. J'ai vu dernièrement un homme debout, un mort mar-chant, et qui n'a jamais été.
P. Comment cela a-tril pu être? explique-le-moi.
A. C’était une image dans l'eau.
P. Pourquoi n'ai-je pas compris cela moi-même, ayant vutant de fois une chose semblable?
A. Comme tu es jeune homme de bon caractère et douéd’esprit naturel, je te proposerai plusieurs autres choses ex-traordinaires ; essaye, si tu peux, de les découvrir toi même.
P. Je le ferai ; mais si je me trompe , redresse-moi.
A. Je le ferai comme tu le désires. Quelqu’un qui m’estinconnu a conversé avec moi sans langue et sans voix ; il n'étaitpas auparavant, et ne sera point après, et je ne l'ai ni enleudu,ni connu.
P. Un rêve peut-être t’agitait, maître?
A. Précisément, mon fils; écoute encore ceci : j’ai vu lesmorts engendrer le vivant, et les morts ont été consumés parle souffle du vivant.
P. Le feu est né du frottement des branches, et il a con-sumé les branches.
A. U est vrai.
Suivent quatorze énigmes du même genre, et laconversation se termine en ces termes :
A. Qu’est-ce qui est et n'est pas en même temps?
P. Le néant.
A. Comment peut-il être et ne pas être?
P. Il est de nom , et n'est pas de fait.
A. Qu’est-ce qu'un messager muet?
P. Celui que je tiens à la main.
A. Que tiens-tu à la main?
P. Ma lettre.
A. Lis donc heureusement, mon fils (1).
A coup sûr, messieurs, comme enseignement,de telles conversations sont étrangement puériles :comme symptôme et principe de mouvement intel-lectuel, elles méritent toute notre attention; ellesattestent celte curiosité avide avec laquelle l’esprit,jeune et ignorant, se porte sur toutes choses, et ceplaisir si vif qu’il prend à toute combinaison inat-tendue, à toute idée un peu ingénieuse; dispositionqui se manifeste dans la vie des individus commedans celle des peuples, et qui enfante tantôt lesrêves les plus bizarres, tantôt les plus vaines subti-lités. Elle dominait sans nul doute dans le palaisde Charlemagne : elle amena la formation de cetteespèce d’académie dans laquelle tous les hommesd’esprit du temps portaient des surnoms puisésdans la littérature sacrée ou profane. Charlemagne-David, Alcuin-Flaccus, Angilbert-llomère, Fried-gies-Nathanaël, Amalaire-Symphosius, Gisla-Lucie,Gundrade-Eulalie, etc., et la singulière conversa-tion que je viens de vous lire n’est probablementqu’un échantillon de ce qui se passait fort souvent,à leur grande joie, entre ces beaux esprits semi-barbares, semi-lettrés.
Si l’influence d’Alcuin s’était bornée à leur pro-curer ce genre de plaisirs, elle aurait été de peu devaleur : mais il avait surtout affaire à Charlemagne,et l’activité intellectuelle de celui-ci était plus sé-rieuse et plus féconde.
Pour vous donner une idée des relations de cesdeux hommes, et du prodigieux mouvement d’es-prit auquel Alcuin était chargé de suffire, je ne saisrien de mieux que de mettre sous vos yeux le monu-ment le plus authentique qui en reste, c’est-à-direleur correspondance. Nous avons en tout deux centtrente-deux lettres d’Alcuin : de ce nombre, trentesont adressées à Charlemagne : je vais les passer enrevue, tantôt en en traduisant quelques phrases,tantôt en en indiquant seulement l’objet.
(1) OEuvres d'Alcuin , t. u, p. 352-354.