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VINGT-DEUXIEME LEÇON.
le port du repos ; mais le roi «le toutes choses» le maître desâmes, ne m'a pas encore accordé ce que depuis longtemps ilm’a fait vouloir (1).
Charlemagne consentit enfin à le laisser partir,et vers 796, à ce qu’il paraît, il lui donna pourretraite l’abbaye de Saint-Martin de Tours, l’unedes plus riches du royaume.
Alcuin se hâta d’en aller prendre possession : laretraite était magnifique; il avait, dans les do-maines des abbayes qu’il possédait, plus de 20,000colons ou serfs; et la correspondance qu’il conti-nuait d’entretenir avec Charlemagne animait sa viesans l’accabler. 11 ne resta point oisif dans sa nou-velle situation; il remit la règle et l’ordre dansle monastère; enrichit la bibliothèque de manu-scrits copiés à York, par de jeunes clercs qu’il yavait envoyés dans ce dessein, et donna à l’école,par son propre enseignement, un éclat qu’elle n’avaitjamais connu. Ce fut à cette époque que plusieursdes hommes les plus distingués du siècle suivant,entre autres Ilaban Maur, qui devint archevêque deMayence, et Àmalaire, savant prêtre de Metz, seformèrent à ses leçons.
Charlemagne tenta plusieurs fois de rappeler Al-cuin auprès de lui : il aurait voulu entre autres s’enfaire accompagner à Rome lorsqu’il y alla, en 800,relever l’empire d’Occident :
C'est une honte, lui écrivait-il, de préférer les toits enfumésdes gens de Tours aux palais dorés des Romains (2).
Mais Alcuin tint bon :
Je ne crois pas, lui répondit i!, que mon corps frêle et brisépar les douleurs quotidiennes, puisse supporter ce voyage. Jel'aurais bien désiré si je l’avais pu (3),.. Comment me con-traindre à combattre de nouveau et à suer sous le poids desarmes, moi que mes infirmités laissent à peine en étal de lessoulever de terre (4;?... Je vous supplie de me laisser acheverma carrière auprès de Saint-Martin : toute l’énergie, toute ladignité de mon corps s'est évanouie, j’en conviens, et s’éva-nouit de jour en jour ; et je ne la retrouverai pas en ce monde.J'avais désiré et espéré, dans ces derniers temps, voir encoreune fois la face de votre Béatitude ; mais le déplorable progrèsde mes infirmités me prouve qu’il y faut renoncer. J'en con-jure donc votre inépuisable bonté : que cet esprit si saint,celte volonté si bienveillante, qui sont en vous, ne s'irritentpoint contre ma faiblesse; permettez, avec une pieuse com-passion, qu'un homme fatigué se repose, qu’il prie pour vousdans ses oraisons, et qu’il se prépare, dans la confession et leslarmes, à paraître devant le juge éternel (5).
Charlemagne, à ce qu’il paraît, 11 ’insista pasdavantage; et Alcuin, peut-être pour se mettre àl’abri de nouvelles instances, résolut de renoncer
(1) Lett. d’Alcuin; ,1»; t. te», p, J|, •
(») Itid-S 05= lett., p. 138.
(5) Ibid.) 81» lett., p. 180,
complètement à toute activité, même à celle à la-quelle il se livrait encore dans sa retraite. En 801,il se démit de ses abbayes, obtint qu’elles fussentpartagées entre ses principaux disciples, et, dé-chargé de toute affaire, ne s’occupa plus, jusqu’aujour de sa mort (19 mai 804) que de sa santé et deson salut.
Je me suis laissé aller à vous entretenir long-temps de ses rapports avec Charlemagne, et des si-tuations diverses de sa vie : c’est là surtout que seréfléchit l’image de son temps, et que se révèle lemouvement social au milieu duquel il vivait. L’heureest déjà avancée; il faut pourtant que je vous parleencore de ses ouvrages; quelques mots et quelquescitations suffiront, j’espère, pour vous en donneraitmoins une idée.
On peut les diviser en quatre classes : 1° œuvresthéologiques; 2° œuvres philosophiques et litté-raires; 3° œuvres historiques; 4° œuvres poétiques.
1° Les œuvres théologiques sont de trois sortes :1° Des commentaires sur diverses parties de l’Écri-ture sainte; commentaires qui ont surtout pour objetde découvrir l’intention allégorique, et de détermi-ner le sens moral des livres sacrés. 2° Des traitésdogmatiques, la plupart dirigés contre l’hérésie desAdoptions sur la nature de Jésus-Christ; hérésie quijoua dans ce tempsun assez grand rôle, que condam-nèrent deux conciles tenus par ordre de Charlema-gne, et dont Alcuin fut le principal adversaire.3" Des ouvrages de liturgie, sur la célébration desoffices ecclésiastiques.
2° Les ouvrages philosophiques et littéraires sontau nombre de six : 1“ Une espèce de traité de moralepratique, intitulé de Virtutibus et Vitiis, et adresséau comte Wido ou Guy, par une épître dédicatoireet une péroraison conçues en ces termes :
Je me rappelle ta demande el ma promesse : tu m‘as priéinstamment <ie t'écrire en style concis quelques exhortations,afin qu'au milieu des occupations que te donnent les affairesmilitaires, tu aies constamment sous les yeux un manuel demaximes et de conseils paternels, où lu puisses t'examiner loi-même, el t'exciter à la recherche de la béatitude éternelle.Je me rends très-volontiers à un si juste désir, et sois assuréque, bien que ces conseils paraissent écrits sans éloquence, ilssont dictés par la sainte charité. J'ai divisé ce discours en cha-pitres séparés, afin que mes avis puissent se graver plus faci-lement dans la mémoire de Va piété ; car je te sais occupé debeaucoup de choses du siècle. Que le saint désir de Ion salutte fasse, je t’en conjure, recourir souvent à celte lecture,comme à un utile délassement, de façon que ton âme, fatiguéedes soins extérieurs, rentre en elle-même, y trouve de lajouissance et comprenne bien à quoi elle doit surtout s’ap-pliquer.
Ët ne te laisse pas épouvanter par l’habit de laïque que tu
[1) Lett. d’Alcuin; 40Je lett», p. 484,
(S) îbid.i 4Û6* lett., p, 487.