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CIVILISATION EN FRANCE.
portes, ou la vie séculière que tu mènes, comme si, sous cethabit, tu ne pouvais franchir les portes de la vie céleste. Carde même que la béatitude du royaume de Dieu est prêchée àtous sans distinction, de même rentrée de ce royaume estouverte également, et selon le rang des mérites, à tout sexe,tout âge, et toute personne. Là , on ne distingue pas qui sur laterre a été laïque ou clerc, riche ou pauvre, jeune ou vieux,maître ou esclave, mais la gloire éternelle couronne chacunselon ses œuvres (1).
Suivent trente-cinq chapitres sur les diversesvertus et vices, la sagesse, la foi, la charité, l'in-dulgence, l'envie, l'orgueil, etc. On n'y rencontrerien de bien original ni de bien profond; mais l’uti-lité pratique y est cherchée avec beaucoup de bonsens, et la nature humaine observée et décrite quel-quefois avec une finesse fort spirituelle. En voicideux chapitres qui le prouvent :
De la tristesse .
Il y a deux sortes de tristesse, l’une salutaire, l'autre fu-neste. La tristesse est salutaire quand l'âme du pécheur s’af-flige de ses péchés, et s’en afflige de telle sorte qu’elle aspireà la confession et à la pénitence , et désire se convertir à Dieu.Autre est la tristesse du siècle, qui opère la mort de l'àme,devenue incapable de rien accomplir de bon; celle-ci troublel'homme , et souvent le désole à ce point qu’il perd l’espérancedes biens éternels : de cette tristesse naissent la malice, larancune , la pusillanimité , l’amertume et le désespoir, souventmeme le dégoût de cette vie. Elle est vaincue par la joie spiri-tuelle, l’espérance des biens à venir, la consolation que don-nent les Écritures, et par de fraternels entretiens animés d'unenjouement spirituel (2).
De la vaine gloire.
Cette peste, la vaine gloire, est une passion à mille formes,qui se glisse de tous côtés dans le cœur de l'homme occupéde combattre contre les vices, et même de l’homme qui les avaincus. Dans le maintien en effet et la beauté du corps, dansla démarche, la parole , l’action, les jeûnes , la prière , la soli-tude, la lecture, la science, le silence, l’obcissance, l'humi-lité, la longanimité de la patience, elle cherche un moyend’atteindre le soldat du Christ; elle ressemble à un dangereuxécueil caché sous les vagues enflées, et qui prépare, tandisqu’on ne s’en défie pas, un terrible naufrage à ceux quivoguent le plus heureusement. Celui-ci ne peut ressentir d’or-gueil pour de beaux et éclatants habits; le démon de la faussegloire s’efforce de lui en inspirer pour la laideur et la gros-sièreté de vêtements communs ; celui-là a résisté aux tentationsdes honneurs, il le perdra par celles de l’humilité ; tel ne s’estpoint laissé enfler par les avantages de la science et de l’élo-quence , il le subjuguera par la gravité du silence. L’un jeûnepubliquement, et la vaine gloire le possède; pour lui échapper,il jeûne en secret; elle glisse son venin dans le gonflement decœur de l’homme intérieur ; de peur de succomber, celui-ciévite de prier longuement devant ses frères, mais ce qu'il faiten secret n’est pas à l’abri des aiguillons de la vanité; elleenorgueillit l’un de ce qu’il est très-patient dans ses œuvres etses travaux, Vautre de ce qu'il est très-prompt à obéir, celui-ci de ce qu’il surpasse tous les autres en humilité, celui-là de
(4) Jlcuini opéra, t. lt, p. 428, 448.
(î) Chap. xxxin , t. ii, p. 483.
(3) Chap. xxxiv, t. u , p. 4-14.
son zèle pour la science, tel autre de son application à la Icc*ture, tel autre encore de la longueur de ses veilles. Mal ter-rible qui s’efforce de souiller l’homme, non-seulement dans lesœuvres du siècle, mais jusque dans ses vertus (3)1
Il y a là une assez habile observation de la na-ture humaine, et assez d’art à en exprimer les ré-sultats.
Le second ouvrage de cette classe a pour titre deRatione animœ, de la nature de l'âme, et est adresséà l’une des femmes qui avaient assisté aux leçonsd’Alcuin dans l’école du Palais, à Gundrade, sœurd’Adalhard , et surnommée Eulalie. C’est un essaiplus purement philosophique que le précédent, etdans lequel revient, sous toutes les formes, l’idéede l’unité de l’àme, exprimée avec finesse et énergie :
L'âme, dit-il, porte divers noms selon la nature de ses opé-rations ; en tant qu’elle vit et fait vivre, elle est l’àme (anima) ;en tant qu'elle contemple, elle est l’esprit (spirilus); en tantqu’elle sent, le sentiment (sensus); en tant qu'elle réfléchit,elle est la pensée (animas); en tant qu’elle comprend, l’intel-ligence (mens); en tant qu’elle discerne, la raison (ratio); entant qu’elle consent, la volonté (voluntas); en tant qu’elle sesouvient, la mémoire ( memoria ). Mais ces choses ne sont pointdivisées quant à la substance comme dans les noms, car toutesces choses c’est l’àme, et une seule âme (4).
Et ailleurs :
L’âme a dans sa nature une image, pour ainsi dire, de laSainte-Trinité, car elle a l'intelligence, la volonté et la mé-moire. L’âme, qu’on appelle aussi pensée, la vie, la substancequi renferme ces trois facultés en elle-même, est une; cestrois facultés ne constituent pas trois vies, mais une vie, nitrois pensées, mais une pensée, ni trois substances, mais unesubstance. Quand on donne à l’àme les noms de pensée, oude vie, ou de substance, on ne la considère qu’en elle-même;mais, quand on l’appelle mémoire, ou intelligence, ou vo-'lonté, on la considère par rapport à quelque chose. Ces troisfacultés ne font qu'un en tant que la vie, la pensée, la sub-stance est une... Elles font trois en tant qu'on les considèredans leurs rapports extérieurs; car la mémoire est la mémoirede quelque chose ; l'intelligence est l’intelligence de quelquechose; la volonté est la volonté de quelque chose, et elles scdistinguent en cela. Et cependant il y a dans ces trois facultésune certaine unité. Je pense que je pense, que je veux et queje me souviens; je veux penser, et me souvenir, et vouloir;je me souviens que j’ai pensé, et voulu, et que je me suissouvenu. Et ainsi les trois facultés se réunissent dans uneseule (5). »
Du reste, il n’y a dans ce traité que des idéeséparses et aucun caractère systématique.
Après ces deux petits essais moraux, viennentquatre traités : 1“ de la grammaire, 2° de l’ortho-graphe, 3” de la rhétorique, 4° de la dialectique,que je me bornerai à indiquer, parce qu’il faudrait,pour en faire connaître le contenu et le mérite, en-
*(•4) T. n,p. 149.
(JS) T. H , p. 147.