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CIVILISATION EN FRANCE.
stilut des chanoines et le rétablissement de la règleparmi les moines, attestent le même mouvement etcontribuèrent puissamment à l’accélérer.
Vers l’an 760, Chrodegand, évêque de Metz,frappé du désordre qui régnait dans le clergé sécu-lier et de la difficulté de gouverner des prêtresépars, vivant isolément et chacun à sa façon, entre-prit de soumettre à une règle uniforme ceux de sonéglise épiscopale, de les faire habiter et vivre encommun, de les constituer enfin en une associationanalogue à celle des monastères. Ainsi naquit l’in-stitution des chanoines : le désordre des temps enfut l’occasion, l’ordre monastique le modèle. Chro-degand s’appliqua à rendre l’assimilation aussi com-plète qu’il le put. La règle, en 54 articles, qu’ildonna aux premiers chanoines, est presque textuel-lement empruntée à la règle de saint Benoît. Lestravaux, les délassements, les devoirs, tout l’em-ploi du temps des chanoines, y sont réglés; les re-pas doivent être pris en commun, les vêtementsuniformes. Une différence fondamentale subsiste,il est vrai, entre les deux instituts; les chanoinespeuvent posséder des propriétés privées, tandis que,chez les moines, le monastère seul possède. Maisdans le détail de la vie, la ressemblance est minu-tieuse, et on s’est évidemment appliqué à la cher-cher.
Il faut bien que l’institution répondît aux besoinsdu temps, car elle se propagea avec rapidité; beau-coup d’évêques imitèrent Chrodegand ; l’organisa-tion du clergé des églises épiscopales en chapitresdevint générale; en 785, 789, 802 et 813, on voitle pouvoir civil et ecclésiastique la sanctionner avecempressement. Enfin, en 826, Louis le Débonnairefait rédiger en 145 articles, dans un concile tenuà Aix-la-Chapelle, une règle des chanoines, qui re-produit et étend celle de Chrodegand; et il l’envoieà tous les métropolitains de son royaume, pourqu’elle soit partout appliquée et devienne la disci-pline uniforme des églises.
11 semble que cette discipline devait rencontrer,dans le clergé séculier, beaucoup de résistance; ellele privait de la liberté désordonnée dont il avaitlongtemps joui; elle lui imposait un joug uniformeet assez rude. Mais une circonstance, à laquelle laplupart des historiens ont fait trop peu d’attention,leva presque partout ces obstacles et favorisa puis-samment l’extension du nouvel institut.
Je vous ai déjà fait remarquer (1) que les biensde l’Église, dans chaque diocèse, étaient à la dispo-sition de l’évêque, qui les administrait et en répar-lissait les revenus presque seul et arbitrairement;
[1) Leçon iô*, p. 237.
en sorte que les simples prêtres, et non-seulementles prêtres dispersés dans les campagnes, mais ceuxde la cité épiscopale, de l’église cathédrale même,dépendaient complètement de l’évêque pour leurentretien , leur nourriture, les premiers et plus im-périeux besoins de la vie. Et comme un grand nom-bre d’évêques se livraient à beaucoup de désordreset dépensaient, pour leur propre compte, les reve-nus de l’Eglise, l’existence des prêtres était fortchétive, précaire ; la pauvreté, la détresse mêmeétaient souvent leur condition.
Le mal était si réel que, lorsque beaucoup d’é-vêques voulurent imiter ce qu’avait fait l’évêque deMetz, réunir les prêtres de leur cathédrale dans unmême édifice, et leur faire mener une vie commune,le pouvoir temporel et spirituel crut devoir inter-venir pour défendre que cela se fit si l’on n’avait,pour le nouvel établissement, des moyens de sub-sistance et d’entretien assurés. Le concile deMayence ordonna, en 813, de faire la réforme « làoù on en aurait les moyens; » et celui d’Aix-la-Cha-pelle, en 816, enjoignit aux évêques de se régler,pour l’admission des chanoines, sur les revenus del’église.
Mais cet embarras ne dura pas longtemps. Quandon vit les prêtres ainsi enfermés, disciplinés, etmenant une vie aussi régulière, aussi sévère queles moines, il prit au peuple un redoublement derespect pour eux et de ferveur. Les dons aIIIlièrentaux chapitres comme aux monastères. Jamais peut-être tant d’églises n’avaient été fondées et si biendotées; la plupart des cathédrales s’enrichirent ra-pidement, et beaucoup de donations s’adressaientspécialement aux chanoines, devenus un objet d’é-dification et d’admiration. Les simples prêtres sor-tirent ainsi, dans beaucoup de lieux, de l’état dedétresse et de dépendance où ils étaient plongés :le clergé séculier devint favorable au nouvel insti-tut, quoiqu’il en portât le joug; et la règle deschanoines joua bientôt, dans le mouvement de ré-forme de l’Eglise, à cette époque, un rôle très-im-portant.
En même temps s’accomplissait une nouvelle ré-forme des moines, par l’inlluence d’un homme quiprit le nom de leur premier réformateur en Occi-dent, de saint Benoît d’Aniane.
Benoît n’était pas son nom primitif; on ignorecelui qu’il portait; il était Golh de race, et né en751, dans le diocèse de Maguelonne, en Septimanie,où son père était comte. Envoyé dès son enfance àla cour de Pépin le Bref, il y fut page, échanson,homme de guerre, et prit part à plusieurs expédi-tions de Charlemagne. En 774, sans qu’aucun détailnous soit resté sur les aventures de sa vie laïque,