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VINGT-SIXIÈME LEÇON.
N'ignorant pas les sacres canons, dit-il , et afin qu'au nomîle Dieu, la sainte Eglise jouisse librement de scs privilèges,nous avons donné notre assentiment à ce que les évêques soientélus, selon les statuts canoniques, par le choix du clergé et dupeuple , dans le diocèse même, sans aucune acception de per-sonnes ni de présents, pour le seul mérite de leur vie et deleur sagesse, et afin que, par leurs exemples et leurs dis-cours, ils puissent diriger complètement ceux qui leur sontsoumis (1).
Mais le fait continua d’être peu en accord avecle droit : après comme avant ce capitulaire, Char-lemagne nomma presque toujours les évêques ; etmême après sa mort, sous ses plus faibles succes-seurs, l’intervention de la royauté en pareille ma-tière fut avouée par ses plus jaloux rivaux. Eu 853,le pape Léon IV écrit à Lothaire, empereur :
Nous supplions votre mansuétude de donner cette église àgouverner à Colonne, humble diacre, afin qu’en ayant reçupermission de vous, nous puissions, avec l'aide de Dieu, leconsacrer évêque. Si vous ne voulez pas qu’il soit évêque dansladite église, que Votre Sérénité daigne lui conférer celle deTusculum , veuve aussi de son pasteur (2).
Et en 879, le pape Jean VIII fait au roi Carlo-rnan une demande semblable pour l’église de Ver-ceil (3).
Les chroniques du temps sont pleines d’ailleursde faits particuliers qui ne peuvent laisser à ce sujetaucun doute , et prouvent que le choix des évêquesétait l’occasion, tantôt pour les prétendants, d’unemultitude d’intrigues, tantôt pour le prince lui-même, d’une partialité ou d’une légèreté singulière.Deux anecdotes tirées de la chronique du moine deSaint-Gall, monument plus important et plus in-structif que ne voudrait le croire la pédanterie desérudits, en sont de remarquables exemples : je lesciterai textuellement.
Vous savez que Charlemagne faisait élever, dansl’école du palais, des jeunes gens dont il mettait en-suite la science et le talent à profit :
11 fit l’un de ces élèves, qui était pauvre, chef et écrivainde sa chapelle... Un jour qu’on annonça la mort d'un certainévêque au très-prudent Charles, il demanda si ce prélat avaitenvoyé devant lui, dans l’autre monde, quelque portion de sesbiens et du fruit de ses travaux : « Pas plus de deux livresd'argent, seigneur,» répondit le messager. Le jeune hommedont il s’agit, ne pouvant contenir dans son sein la vivacitéde son esprit, s'écria malgré lui, en présence du roi : « Voilàun bien léger viatique pour un voyage si grand et de si longuedurée. » Après avoir délibéré quelques instants en lui-méme ,Charles, le plus prudent des hommes, dit au jeune clerc :« Qu’en penses-tu? si je te donnais cet évêché, aurais-tu soinde faire de plus considérables provisions pour ce long voyage?»L’autre, se hàlaut de dévorer ces sages paroles, comme desraisins mûrs avant le terme et qui seraient tombés dans sa
(1) ter cap., a. 803, § 5; t. i«r,col. 3?9.
(2) Gratian. Decret. P. 2, dût. 63 , c. tC.
(3) Gieselcr, Manuel d’histoire ecclésiastique, t, H, p. <M, note 9.
bouche entr’ouvcrle \ sc précipita aux pieds de son maître etrépondit : « Seigneur, c’est à la volonté de Dieu et à votrepuissance à en décider. — Cache-loi, reprit le roi, sous lerideau tiré derrière moi, et tu apprendras combien tu as derivaux pour ce poste honorable. » Dès que la mort de l'évêquefut connue, les officiers du palais, toujours prêts à épier lesmalheurs ou tout au moins le trépas d’autrui, impatients detout retard et s’enviant les uns les antres, firent agir, pourobtenir l'évêché, les familiers de l’empereur. Mais celui-ci,ferme dans son dessein, les refusa tous, disant qu’il ne voulaitpas manquer de parole à son jeune homme. A la fin, la reineHiidegardc envoya d'abord les grands du royaume et vint en-suite elle-même solliciter cet évêché pour son propre clerc.Leroi reçut sa demande de l’air le plus gracieux, l’assuraqu’il ne pouvait ni ne voulait lui rien refuser, mais ajouté qu’ilne se pardonnerait pas de tromper son jeune clerc. A la ma-nière de toutes les femmes, quand elles prétendent faire pré-dominer leurs désirs et leurs idées sur la volonté de leursmaris, la reine dissimulant sa colère,adoucissant sa voix natu-rellement forte, et s’efforçant d’amollir, par des manièrescaressantes, l’àme inébranlable de Charles, lui dit : «Cherprince, mon seigneur, pourquoi perdre cet évêché en le don-nant à un tel enfant? Je vous en conjure, mon aimable maître,vous, ma gloire et mon appui, accordez-le à mon clerc, votreserviteur dévoué. » A ces paroles, le jeune homme à quiCharles avait enjoint de se placer derrière le rideau, auprèsduquel lui-même était assis, et d’écouter les prières que cha-cun ferait, s’écria d’un ton lamentable, mais sans quitter lerideau qui l’enveloppait: a Seigneur roi, liens ferme; nesouffre pas que personne arrache de tes mains la puissanceque Dieu t'a donnée.» Alors ce prince, ami courageux de lavérité, ordonna à son clerc de se montrer et lui dit : « Reçoiscet évêché, mais apporte tes soins les plus empressés à en-voyer devant moi et devant toi-même, dans l’autre monde, degrandes aumônes et un bon viatique pour le long voyage douton ne revient pas. »
Voici la seconde :
Un autre prélat étant mort, Charles lui donna pour succes-seur un certain jeune homme. Celui-ci, tout content, se pré-parait à partir. Scs serviteurs lui amenèrent, comme il con-venait à la gravité épiscopale , un cheval qui n’avait rien defringant, et lui préparèrent un escabeau pour se mettre enselle. Indigné qu’on le traitât comme un infirme, il s’élança deterre sur sa bête si vivement qu’il eut grande peine à se teniret à ne pas tomber de l'autre côté. Le roi, qui vit ce qui scpassait de la balustrade du palais, fit appeler cet homme etlui dit :« Mon brave, lu es vif, agile, prompt, et lu as linbon pied : la tranquillité de notre empire est, lu le sais, sanscesse troublée par une multitude de guerres ; nous avonsbesoin dans notre suite d'un clerc tel que loi : reste donc pourêtre le compagnon de nos fatigues, puisque lu peux monter silestement ton cheval (4). »
Je pourrais ciler beaucoup de faits de ce genre.C’était à coup sûr traiter sans façon l’épiscopat etl’Eglise.
5° Non-seulement les Carlovingiens disposaientainsi du personnel des évêchés; ils s’appropriaientsouvent une bonne part de leurs domaines. Personnen’ignore ce que fit en ce genre Charles-Martel. Mais
(4) Des faits et gestes de Charles le Grand , par uu moine de Saint-Gall,t. ni, p. 181, de ma Collection.