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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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VINGT-SEPTIÈME LEÇON.

A coup sûr, il ne faut point prendre ces expres-sions à la lettre; il ne faut point croire que le papepossédât dans toute sa grandeur le pouvoir quelleslui attribuent; mais elles attestent quelle supréma-tie religieuse, morale, il possédait déjà dans la pen-sée des peuples. De cette époque date véritablementsa domination intellectuelle, source de toutes lesautres.

Sa puissance temporelle recevait en même tempsun notable accroissement. Quand Pépin eut vaincules Lombards, il les obligea de restituer à lévêquede Rome les terres quils lui avaient enlevées, et yajouta une partie de celles quil avait lui-même con-quises, spécialement dans lexarchat de Ravenne.Après la ruine complète des rois lombards, Charle-magne, en sappropriant leurs États, fit à Adrien I"de nouvelles et considérables donations de mêmesorte. On a révoqué en doute lauthenticité de cesdeux donations ; et il est vrai que lacte original delune ni de lautre ne subsiste plus. Cependant ellessont mentionnées par les écrivains contemporains,directement ou indirectement; une foule de chro-niques et de monuments divers les attestent ou lessupposent. On peut disputer sur létendue des terresainsi concédées: dans les siècles suivants, les papes,sans nul doute, lont fort exagérée; mais quant à laréalité des donations, je ne crois pas quon la puisseraisonnablement contester. Elles nont rien dail-leurs en soi que de fort naturel, et de parfaitementanalogue à toute lhistoire du vin' siècle. Ce dont ilfaudrait sétonner, serait quelles neussent pas eulieu.

Il est plus difficile de déterminer le véritable senset la portée politique de concessions pareilles. Deuxsystèmes ont été soutenus à ce sujet. Selon les uns,Pépin et Charlemagne ne donnèrent aux papes quela propriété civile, dominium utile, le revenu desterres et des esclaves ou des colons qui les habi-taient, mais non pas la souveraineté, le gouverne-ment du territoire. Selon les autres, la souverai-neté politique était inhérente à la concession; lespapes en exercèrent tous les droits, comme lesexerçaient avant eux les exarques de Ravenne etles autres délégués des empereurs dOrient qui,même après les donations, conservèrent encorequelque temps sur ces terres quelque ombre de supré-matie, mais ne lardèrent pas à la perdre complète-ment, laissant les papes pour uniques successeurs.

A mon avis, ni lun ni lautre système nest sou-tenable, et lun et lautre reposent sur un completoubli de létat des esprits au temps dont il sagit.On ne se faisait point alors, en matière de souverai-neté, de pouvoir, de droits, des idées aussi nettes,aussi précises que celles que nous nous en formons

aujourdhui. On ne distinguait point avec tant derigueur le dominium utile du gouvernement poli-tique, et la propriété de la souveraineté. Toute cettescience des publicistes modernes était, au milieudu vin* siècle, étrangère aux esprits comme auxfaits. Le propriétaire, à titre de propriétaire, exer-çait dans ses domaines une partie des droits aujour-dhui attribués au souverain seul. Il maintenaitlordre, rendait ou faisait rendre la justice, condui-sait ou envoyait à la guerre les hommes de ses terres;non en vertu dun pouvoir spécial, appelé politique,mais en vertu de sa propriété même, au sein de la-quelle les pouvoirs les plus divers étaient confondus.Ainsi, dune part, quand on voit au ix' siècle lespapes exercer, dans les domaines quils avaient re-çus de Pépin et de Charlemagne, la plupart desdroits que nous nommons politiques, il nen fautpas conclure que la souveraineté réelle, complète,indépendante, leur eût été conférée ; et dautre part,il ne faut pas croire non plus que Charlemagne enretenant, sur les territoires quil donnait aux papes,une certaine souveraineté, crût devoir se réserver,et conservât en effet tous les droits qui, aujourdhui,nous semblent inhérents à ce mot. En même tempsque le pape, à titre de propriétaire, avait, dans cesdomaines, des administrateurs, des juges, des chefsmilitaires même, choisis par lui et dépendants delui, Charlemagne y percevait des impôts, y en-voyait, comme dans le reste de ses États, des missidominici chargés de tout inspecter, de réprimerles abus, etc. La souveraineté, en un mot, nétaitpleinement attribuée ni au pape ni à lempereur;elle flottait entre les deux, incertaine et partagée;et de sont nées toutes les difficultés dune ques-tion qui nexiste pas aux yeux de quiconque connaîtet comprend lépoque dont nous parlons.

Quil possédât ou non la souveraineté, nul douteque lacquisition de si vastes domaines et de tous lesdroits attachés à la propriété ne fût, pour lévêquede Rome, un grand accroissement de pouvoir tem-porel. Il se trouva dès lors, sans aucune comparai-son , le plus riche évêque de la chrétienté, et horsde pair sous le rapport matériel aussi bien que sousle rapport moral.

Ainsi : 1° en assurant aux papes sur lÉglise ita-lienne un pouvoir quils navaient point auparavant;2° en leur donnant dans les affaires de lÉglise gallo-franque une influence très-active; 3° en leur recon-naissant, par le langage et toutes les démonstrationsqui frappent limagination des peuples, une ma-jesté, une suprématie que les princes navaient pasencore à ce point avouée; 4° en accroissant enfin,soit par la richesse, soit par ses conséquences indi-rectes, leur puissance temporelle, les premiers Car-