5C5
VINGT-SEPTIÈME LEÇON.
A coup sûr, il ne faut point prendre ces expres-sions à la lettre; il ne faut point croire que le papepossédât dans toute sa grandeur le pouvoir qu’elleslui attribuent; mais elles attestent quelle supréma-tie religieuse, morale, il possédait déjà dans la pen-sée des peuples. De cette époque date véritablementsa domination intellectuelle, source de toutes lesautres.
Sa puissance temporelle recevait en même tempsun notable accroissement. Quand Pépin eut vaincules Lombards, il les obligea de restituer à l’évêquede Rome les terres qu’ils lui avaient enlevées, et yajouta une partie de celles qu’il avait lui-même con-quises, spécialement dans l’exarchat de Ravenne.Après la ruine complète des rois lombards, Charle-magne, en s’appropriant leurs États, fit à Adrien I"de nouvelles et considérables donations de mêmesorte. On a révoqué en doute l’authenticité de cesdeux donations ; et il est vrai que l’acte original del’une ni de l’autre ne subsiste plus. Cependant ellessont mentionnées par les écrivains contemporains,directement ou indirectement; une foule de chro-niques et de monuments divers les attestent ou lessupposent. On peut disputer sur l’étendue des terresainsi concédées: dans les siècles suivants, les papes,sans nul doute, l’ont fort exagérée; mais quant à laréalité des donations, je ne crois pas qu’on la puisseraisonnablement contester. Elles n’ont rien d’ail-leurs en soi que de fort naturel, et de parfaitementanalogue à toute l’histoire du vin' siècle. Ce dont ilfaudrait s’étonner, serait qu’elles n’eussent pas eulieu.
Il est plus difficile de déterminer le véritable senset la portée politique de concessions pareilles. Deuxsystèmes ont été soutenus à ce sujet. Selon les uns,Pépin et Charlemagne ne donnèrent aux papes quela propriété civile, dominium utile, le revenu desterres et des esclaves ou des colons qui les habi-taient, mais non pas la souveraineté, le gouverne-ment du territoire. Selon les autres, la souverai-neté politique était inhérente à la concession; lespapes en exercèrent tous les droits, comme lesexerçaient avant eux les exarques de Ravenne etles autres délégués des empereurs d’Orient qui,même après les donations, conservèrent encorequelque temps sur ces terres quelque ombre de supré-matie, mais ne lardèrent pas à la perdre complète-ment, laissant les papes pour uniques successeurs.
A mon avis, ni l’un ni l’autre système n’est sou-tenable, et l’un et l’autre reposent sur un completoubli de l’état des esprits au temps dont il s’agit.On ne se faisait point alors, en matière de souverai-neté, de pouvoir, de droits, des idées aussi nettes,aussi précises que celles que nous nous en formons
aujourd’hui. On ne distinguait point avec tant derigueur le dominium utile du gouvernement poli-tique, et la propriété de la souveraineté. Toute cettescience des publicistes modernes était, au milieudu vin* siècle, étrangère aux esprits comme auxfaits. Le propriétaire, à titre de propriétaire, exer-çait dans ses domaines une partie des droits aujour-d’hui attribués au souverain seul. Il maintenaitl’ordre, rendait ou faisait rendre la justice, condui-sait ou envoyait à la guerre les hommes de ses terres;non en vertu d’un pouvoir spécial, appelé politique,mais en vertu de sa propriété même, au sein de la-quelle les pouvoirs les plus divers étaient confondus.Ainsi, d’une part, quand on voit au ix' siècle lespapes exercer, dans les domaines qu’ils avaient re-çus de Pépin et de Charlemagne, la plupart desdroits que nous nommons politiques, il n’en fautpas conclure que la souveraineté réelle, complète,indépendante, leur eût été conférée ; et d’autre part,il ne faut pas croire non plus que Charlemagne enretenant, sur les territoires qu’il donnait aux papes,une certaine souveraineté, crût devoir se réserver,et conservât en effet tous les droits qui, aujourd’hui,nous semblent inhérents à ce mot. En même tempsque le pape, à titre de propriétaire, avait, dans cesdomaines, des administrateurs, des juges, des chefsmilitaires même, choisis par lui et dépendants delui, Charlemagne y percevait des impôts, y en-voyait, comme dans le reste de ses États, des missidominici chargés de tout inspecter, de réprimerles abus, etc. La souveraineté, en un mot, n’étaitpleinement attribuée ni au pape ni à l’empereur;elle flottait entre les deux, incertaine et partagée;et de là sont nées toutes les difficultés d’une ques-tion qui n’existe pas aux yeux de quiconque connaîtet comprend l’époque dont nous parlons.
Qu’il possédât ou non la souveraineté, nul douteque l’acquisition de si vastes domaines et de tous lesdroits attachés à la propriété ne fût, pour l’évêquede Rome, un grand accroissement de pouvoir tem-porel. Il se trouva dès lors, sans aucune comparai-son , le plus riche évêque de la chrétienté, et horsde pair sous le rapport matériel aussi bien que sousle rapport moral.
Ainsi : 1° en assurant aux papes sur l’Église ita-lienne un pouvoir qu’ils n’avaient point auparavant;2° en leur donnant dans les affaires de l’Église gallo-franque une influence très-active; 3° en leur recon-naissant, par le langage et toutes les démonstrationsqui frappent l’imagination des peuples, une ma-jesté, une suprématie que les princes n’avaient pasencore à ce point avouée; 4° en accroissant enfin,soit par la richesse, soit par ses conséquences indi-rectes, leur puissance temporelle, les premiers Car-