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Cours d'histoire moderne / par M. Guizot. / Histoire générale de la civilisation en Europe, depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la Révolution française
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VINGT-SEPTIÈME LEÇON.

les évêques de la Gaule-Franque refusent de recon-naître Drogon, archevêque de Metz, fils naturel deCharlemagne, comme vicaire du pape Serge II, quilui en avait donné le diplôme, et en 849, ils mena-cent d'excommunication Noménoé, roi de Bretagne,parce quil a reçu avec dédain une lettre du papeLéon IV, « à qui Dieu a donné la primatie du monde» entier. » Je pourrais multiplier les exemples; jepourrais montrer les souverains temporels, lespapes, les Églises nationales, tour à tour vainqueursou vaincus, arrogants ou humbles. Cependant, àtravers ces contradictions, on voit clairement quela papauté est en progrès; elle règne, sinon dansles faits, du moins dans les pensées. La convictionque le pape est linterprète de la foi, le chef delEglise universelle, quil est au-dessus de tous lesévêques, au-dessus des conciles nationaux, au-dessusdes gouvernements temporels, quant aux affaires dela religion, et même quant aux affaires temporellesdès quelles ont, avec la religion, quelque rapport,cette conviction, dis-je, sétablit de plus en plusdans les esprits. Au milieu du ix' siècle, on peut laregarder comme définitivement formée; la conquêtede lordre intellectuel est consommée au profit de lapapauté.

Elle avait aussi à faire celle de lordre légal; lapensée des peuples lui attribuait la souveraineté dedroit; mais il lui manquait des titres ses droitsfussent écrits, au nom desquels elle pût affirmerleur ancienneté historique aussi bien que leur légi-timité rationnelle. Elle les trouva bientôt.

Depuis longtemps on sétait appliqué à recueillirles canons de lÉglise. La première collection de cegenre, en Occident, avait été rédigée au vi* sièclepar un moine romain appelé Denys le Petit. Elledevint rapidement une sorte de code ecclésiastique,et lobjet dune émulation générale. Plusieurs col-lections semblables furent rédigées dans les diffé-rents États dOccidenl. LEspagne en particulier eneut une, à laquelle on donna le nom dIsidore,quoique saint Isidore, évêque de Séville, ny aitpris évidemment aucune part. Elle était plus éten-due que celle de Denys le Petit, et contenait un plusgrand nombre de lettres des papes, ainsi que de ca-nons des conciles, surtout des conciles espagnols.Elle se répandit hors de lEspagne et ne tarda pas àobtenir, en Gaule surtout, un grand crédit.

Dans la première moitié du ix' siècle, entre lesannées 820 et 849, on voit paraître tout à coup, tou-jours sous le nom de saint Isidore, une nouvellecollection de canons, beaucoup plus considérableque celle dont je viens de parler. Cest dans le nordet lest de la Gaule-Franque, dans les diocèses deMayence, Trêves, Metz, Bheims, etc., quon la ren-

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contre dabord; elle y circule sans contestation; àpeine quelques doutes percent çà et sur son au-thenticité; elle acquiert bientôt une autorité souve-raine. Cest la collection dite des fausses décrétales.Elle a reçu ce nom, parce quelle contient une mul-titude de pièces évidemment fausses, et porte tousles. caractères d'une fabrication mensongère. Ellecommence par soixante lettres des plus anciensévêques de Rome, depuis saint Clément (91-100)jusquà Melchiade (311-314); lettres dont aucunmonument navait encore fait mention, et dont lafausseté éclate au premier coup dœil. Les papes destrois premiers siècles sy servent continuellementde la traduction de la Bible de saint Jérôme, faiteà la fin du iv° siècle; ils font allusion à des faits, àdes ouvrages du vi" et du vu' siècle. La fabrication,en un mot, ne peut plus aujourdhui être révoquéeen doute par aucun homme de quelque instructionet de quelque sens.

On ne sait qui en fut lauteur. Comme on la ren-contre dabord dans les diocèses de Trêves et deMayence, et aussi à raison dautres petits indices surlesquels je ne vous arrêterai point, on la attribuéeà Benoît, diacre de Mayence, que je vous ai déjànommé, et qui a fait la seconde collection des ca-pitulaires. Quoi quil en soit, elle se répandit rapi-dement; beaucoup la prirent pour lancienne col-lection déjà connue sous le nom de saint Isidore;dautres, la croyant nouvelle, ne songèrent seule-ment pas à en examiner le contenu. Elle avait pourpatrons, non-seulement les papes et leurs partisans,mais presque tous les évêques. Elle n'était pointrédigée en effet dans lintérêt exclusif de la papauté.Elle semble même, à tout prendre et dans son in-tention primitive, plus spécialement destinée à ser-vir les évêques contre les métropolitains et les sou-verains temporels. La plupart des pièces fabriquées,tout en étalant avec pompe le pouvoir des papes,ont pour objet principal détablir lindépendancedes évêques, et cest surtout contre les métropoli-tains et les princes temporels que le pape est invo-qué. Les fausses décrétales eurent donc, dès lorigine,lappui des évêques; et bien loin de les révoqueren doute, ils les adoptèrent avec empressement;préoccupés, comme il est si souvent arrivé, de lin-térêt du moment, et ne sinquiétant pas de pré-voir quun jour ce serait au profit des prétentions dela papauté, non des leurs, que la fraude tournerait.

Vers le milieu du i.x' siècle, les papes avaient donctriomphé et dans lordre intellectuel et dans lordrelégal; ils étaient en possession du droit rationnelet dun titre écrit; leur souveraineté reposait non-seulement sur la croyance publique, mais sur lestraditions. Fondé sur de telles hases, investi de telles