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CIVILISATION EN FRANCE.
forces, leur pouvoir ne devait pas tarder à se dé-ployer réellement. Vers la même époque, en effet,on voit éclater, dans quelques événements particu-liers, toutes les conséquences des principes poses,soit dans l’opinion générale du temps, soit dans lesfausses décrétales.
En 856, un neveu de Charles le Chauve, un ar-rière-petit-fils de Charlemagne , Lothaire , roi deLorraine, avait épousé Teulberge, fille de Boson,comte bourguignon. En 857, elle lui déplut, et illa chassa ; il l’accusait de toutes sortes de crimes,entre autres d’inceste avec Hubert, son frère. Ilvécut publiquement avec une autre femme, Wal-drade, sœur de Gunther, archevêque de Cologne,et nièce de Teutgaud, archevêque de Trêves, qu’ilaimait, dit-on, depuis longtemps, et à laquelle ilavait même promis de l’épouser. En 858, Teut-herge, par l’entremise d’un champion, se justifiapar l’épreuve de l’eau bouillante, et Lothaire se vitforcé de la reprendre ; mais il ne cessa pas de tra-vailler à s’en débarrasser; soit vérité, soit peur, ellese laissa réduire à avouer le crime dont on l’accu-sait; et, de 860 à 862, trois conciles tenus à Aix-la-Chapelle la condamnèrent solennellement, cas-sèrent le mariage, et permirent à Lothaire d’épouserWaldrade.
Mais à peu près vers la même époque, en 858,était monté sur le siège de Rome un moine demœurs sévères, d’un caractère ardent, d’un espritinflexible, qui ne s’était décidé qu’à grand’peine àsortir de son cloître pour devenir pape, et qui, unefois pape, voulut régner en effet sur la chrétienté.Voici comment parle de Nicolas I" un chroniqueurcontemporain :
Depuis le bienheureux Grégoire, nul évéque élevé, dans laville de Rome, sur le siège pontifical, ne lui peut être com-paré : il régna sur les rois et les tyrans, et les soumit à sonautorité, comme s'il eût été le maître du monde. 11 se montrahumble, doux, pieux et bienveillant envers les évêques et lesprêtres religieux et qui observaient les préceptes du Sei-gneur; terrible et d'une extrême rigueur pour les impies etceux qui s'écartaient du droit chemin ; tellement qu'on l'eutpu prendre pour un autre Elle, ressuscité de nos jours, à lavoix de Dieu, sinon en corps, du moins en esprit et en vertu (1).
Dès Tan 859, à ce qu’il paraît, Teutberge s’a-dressa à Nicolas I", et réclama son intervention. Illa fit attendre quelque temps; ce fut seulement en862 et après la tenue des trois conciles d’Aix-la-Chapelle, qu’il envoya en Lorraine deux légats, avecordre d’examiner de nouveau l’affaire. Un concilefut à cet effet convoqué à Metz en 863. Soit que lesfaits à la charge de Teutberge parussent effective-
(1) Chron, de Reginon, od a, 808,
ment prouvés, soit que Lothaire, ce qui sembleplus probable, fût venu à bout de gagner les deuxlégats, le concile où ils assistaient sanctionna cequ’avaient fait les précédents, et l’affaire parut ter-minée, de l’accord de tous les juges et de tous lespouvoirs.
Mais quand cette décision parvint à Rome, à tortou à raison (et pour mon compte, je crois que ce futà raison ), Nicolas n’y vit qu’un effet de la complai-sance, tranchons le mot, de la servilité et de lacorruption, soit des évêques lorrains, soit de sespropres légats. La clameur générale les en accusait;les deux archevêques qui avaient dirigé les concilesétaient parents de Waldrade. Nicolas résolut de nerien ménager; et sans convoquer à Rome aucunconcile, de sa propre autorité, non-seuleinenl ilannula les actes du concile de Metz, mais il déposales archevêques de Trêves et de Cologne, et enjoignità Lothaire de reprendre sa femme. 11 avait pour lui,dans cette hardie et despotique conduite, d’unepart, l’opinion populaire fortement prononcée contreLothaire et Waldrade; d’autre part, autant du moinsqu’on peut en juger à la distance où nous sommesde l’événement, la vérité et la justice : il avait contrelui le droit des évêques, des conciles et toute l’an-cienne discipline de l’Eglise; mais, contre ces der-niers motifs, le texte des fausses décrétales lui four-nissait un point d’appui. Fort de l’austérité de saconscience et de l’approbation du peuple, il per-sista dans sa résolution, et, non content de vengerla morale, appela aussi à son aide l’esprit de liberté.En 863, il écrivait à Adventius, évêque de Metz :
Examinez bien si ces rois et ces princes, auxquels vous vousdites soumis, sont vraiment des rois et des princes. Examinezs'ils gouvernent bien , d'abord eux-mêmes, ensuite leur peu-ple ; car celui qui ne vaut rien pour lui-même, comment sera-t-il bon pour un autre ? Examinez s'ils régnent selon le droit ;car sans cela , il faut les regarder comme des tyrans plutôtque comme des rois ; et nous devons leur résister et nousdresser contre eux, au lieu de nous soumettre. Si nous leurétions soumis, si nous ne nous élevions pas contre eux, il nousfaudrait favoriser leurs vices (2).
Contre de telles armes, les princes temporels,aidés même, comme l’était Lothaire en cette occa-sion, par leur propre clergé, étaient trop faibles :Nicolas I" triompha en même temps de Lothaire etde l’Église lorraine; l’un et l’autre, tout en récla-mant, subirent sa décision.
Presque au même moment se présentait une se-conde affaire qui lui fournit l’occasion d’une secondevictoire, llincmar, archevêque de Rheims, dont jevous occuperai bientôt avec plus de détail, voulait
(2) Mansi.