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PREUVES ET DÉVELOPPEMENTS HISTORIQUES.
une ville sur laquelle les rois de France pouvaienttoujours compter.
Un autre différend s’éleva encore entre l’évêqueet la commune de Reauvais; celle-ci avait fait dé-molir, sans doute sous prétexte de violation de sesprivilèges, la maison d’un gentilhomme nommé En-guerrand de la Tournelle; or, Enguerrand, dit-on,n’était point membre de la commune ni son justi-! ciable. Plainte fut donc portée à l’évêque, qui vou-lut en décider; mais il ne put obtenir des pairs deReauvais qu’ils se soumissent à sa juridiction etvinssent répondre devant son tribunal : il fut arrêtéalors entre les parties que le jugement de cette af-faire aurait lieu par le duel, et les lices furent éta-blies hors de la ville par ordre de l’évêque, qui yenvoya un champion destiné à soutenir son droit;mais l’arrivée de Philippe-Auguste empêcha le com-bat. Le moment d’ailleurs était mal choisi pour depareils différends; la querelle de l’évêque de Reau-vais avec le comte de Boulogne n’était plus qu’unépisode d’une plus grande et plus nationale guerre,et quiconque se sentait attaché à la France naissantese hâtait en 1214 de courir défendre à Bovines lerepos et peut-être l’existence du pays, L’évêque etla commune de Beauvais se distinguèrent dans cettejournée de patriotique mémoire, et il semble qu’ilsoublièrent sur le champ de bataille leurs différendsantérieurs; du moins ne voyons-nous plus, jusqu’àla mort de Philippe de Dreux, en 1217, aucunorage s’élever entre eux; et cet évêque ayant obtenudu roi un ordre pour se faire prêter serment par lesmaires et pairs de Beauvais, il ne paraît pas queceux-ci aient fait la moindre difficulté. Un fait està remarquer dans la lettre du roi : elle est adresséeà deux personnes étrangères à la ville de Beauvais,qu’il charge de l’exécution de ses ordres. Ainsi lesrois de France étendaient à chaque occasion et entout lieu leur autorité, au moyen de leurs officiers,et s’appliquaient sans relâche à former de véritablesfonctionnaires publics, indépendants du clergé, dela noblesse, des communes, et n’ayant affaire qu’àeux seuls.
u Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français,à ses chers et fidèles, Gilon de Versailles, et Rei-naud de Bethisy, salut et amour. Nous vous ordon-nons de faire jurer fidélité en celte forme à notrecher parent et fidèle, l’évêque de Beauvais, par tousles hommes de Beauvais, tant maires que jurés (1),et tous les autres qui sont de la commune. Quechacun jure par les saints et sacrés Evangiles de
garder fidèlement le corps et les membres de l’êvê-que, sa vie, son honneur, ses meubles et ses droits,sauf la foi qui nous est due. Vous leur ferez préala-blement jurer fidélité envers nous sous la mêmeforme. Donné à Melun, l’an du Seigneur 1216 (2). »
Milon de Nanteuil avait, après quelques traverses,succédé à Philippe de Dreux; la bonne intelligencerégnait entre lui et les bourgeois, et nulle querelleextérieure, soit avec le roi, soit avec les seigneursenvironnants, n’avait troublé les quinze premièresannées de son épiscopat, lorsqu’un acte irrégulierde Louis IX, ou plutôt de la régente Blanche, vintdétruire pour longtemps cette tranquillité.
La concession de Philippe de Dreux et la chartede Philippe-Auguste avaient, comme on l’a vu,donné aux bourgeois de Beauvais le droit d’élire unmaire, chargé, de concert avec les pairs, du gouver-nement de la commune. En 1252, cette charge demaire était à donner ; et l’on croit entrevoir dans lesrécits un peu confus de cet événement, que deuxpartis divisaient profondément la commune : l’unformé des gros bourgeois, des gens riches, des in-dustriels, comme on dirait aujourd’hui, des chan-geurs, comme on disait alors; l’autre, des gens debas étage, de cette populace inquiète et envieuse quiremplissait les cités du moyen âge et devenait plusardente et plus ingouvernable à mesure que les pro-grès de la richesse et de la civilisation élevaient lesbourgeois bars de son niveau et séparaient leurs in-térêts des siens.
Peut-être fut-ce de son propre mouvement que larégente voulut se mêler des affaires de Beauvais;peut-être aussi les gros bourgeois cherchèrent-ilsdans le pouvoir royal un appui contre la turbulencede leurs adversaires. Quoi qu’il en soit, un maire,et, ce qui paraît une grande faute, un maire étran-ger à la ville, fut nommé par le roi, et nous voyonsles bourgeois se ranger avec empressement autourde cet intrus dont ils auraient dû, ce semble, re-pousser avec colère l’illégale nomination.
La populace de Beauvais, doublement blesséedans son parti et dans ses droits, ne prit pas si pa-tiemment l’usurpation ; une sédition violente éclata.Je pourrais raconter ici les excès commis, la ven-genee qu’en tira le jeune roi, les réclamations quelui adressa l’évêque contre cet empiétement sur sesdroits de haut justicier, la façon hautaine et légèredont le roi les accueillit et le traita lui-même enplusieurs occasions, les plaintes qu’en porta l’évêquedevant le concile provincial, enfin la conclusion ou
(!) Juratis. Il faut prendre cette fois ce mot comme synonyme de pairs ,et non de simples membres de la commune. Celte confusion se retrouve àchaque instant.
(2) Louvet, t, u , p 344.