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CIVILISATION EN FRANCE. — LEÇONS XXXI A XLIX.
plutôt l’accommodement de cette affaire; maisj'aime mieux laisser à ces événements le colorisqu’ils empruntent du langage et des passions del’époque; et je traduirai ici, en y joignant les expli-cations nécessaires, l’enquête faite sur ces circon-stances, en 1235; quelquefois seulement, et pourl'intelligence du récit, j’intervertirai l’ordre des dé-positions sans rien ajouter ou changer à aucune. Jecommence donc par la seconde, qui fera mieuxcomprendre la première.
2' TÉMOIN.
« Barthélémy de Franoy, chevalier, dit qu’unedissension existant déjà entre les bourgeois et lepetit peuple de la cité de Beauvais, Robert de Mo-ret, bourgeois de Senlis, y fut fait maire par l’ordredu roi, et que la discorde s’éleva louchant ce faitentre les bourgeois et les gens du petit peuple, parceque plusieurs de ces derniers voulaient nommereux-mêmes le maire; ils attaquèrent le maire et lesprincipaux de la ville qu’on nomme changeurs,s’emparèrent d’eux, et en blessèrent et tuèrent plu-sieurs, ainsi que l’a vu le déposant; après cet assautil vint dans la ville, d’où il fut envoyé sur-le-champpar le bailli de l’évêque, à Bradle, où était l’évêque,et chargé de lui dire de ne pas venir en ville, àmoins d’avoir avec lui une force sulïisante; et tandisqu’il allait à l’évêque, il le trouva déjà sur le che-min de Beauvais, et il lui fit sa commission; maisl’évêque ne laissa pas pour cela de venir, et entrade nuit dans la ville, et ayant entendu le récit entierde ce qui s’était passé, tint conseil pour savoir dequelle manière tirer justice de ces choses : et commevers le milieu de la nuit l’évêque apprit que le roivenait à Beauvais, il lui envoya celui qui parle ici,et maître Robert l’official, pour le prier de lui don-ner avis sur un fait si énorme, disant qu’il étaittout prêt à faire justice suivant son avis. A cela leroi répondit qu’il ferait lui-même justice, et lareine (I) répondit la même cliose. Ce jour donc leroi vint à Brælle, et l’évêque y alla, et le pria de nepas venir à Beauvais à son préjudice, puisqu’il étaittout prêt à faire justice suivant son avis. Le roi ré-pondit : « J’irai à Beauvais, et vous verrez ce que» je ferai. »
« Le roi entra dans Beauvais et dans la maisonde l’évêque, et celui-ci dans sa maison l’avertit denouveau de ne rien faire à son préjudice, puisqu’ilétait tout prêt à rendre justice, suivant son avis, desfaits advenus. Mais le roi ne se rendit pas, et le len-
demain et les jours suivants il fit proclamer le ban,détruire des maisons, saisir des hommes. »
•1" TÉMOIN.
a Le maître prieur, chanoine de Beauvais, ditqu’un jour dont il ne se souvient pas, il alla, il yaura trois ans au prochain carême, au concile deReims, tenu dans la ville de Noyon, et y entenditMilon de bonne mémoire, jadis évêque de Beauvais,se plaignant au concile des injures multipliées quelui avait faites le roi à Beauvais, lorsque, malgré sesréclamations, avertissements et supplications, ilétait entré dans sa ville à main armée et suivi debeaucoup de gens de commune, à cause de certainshomicides et autres énormes crimes commis danscette cité, et avait fait proclamer le ban, saisir deshommes, détruire des maisons, et dévaster des biensmeubles appartenant à la juridiction épiscopale, letout au préjudice de sa seigneurie et de sa justice;car à lui sont toute la justice de la ville et l’usaged’icelle. Et pour le prouver, ledit évêque produisitet fit lire certaines lettres du roi de France (2), con-firmant sa seigneurie et sa justice entière dans laville; et il supplia le concile de s’opposer à ceschoses et d’aider l’église de Beauvais.
» Ledit évêque avait envoyé son official et unchevalier pour avertir et requérir le roi sur ceschoses, et le lendemain, veille ou avant-veille de laPurification, le roi étant à Brælle, ledit évêque allaà lui, et lui dit : « Seigneur, ne me faites pas tort;» je vous requiers, comme votre homme lige, de ne» pas vous mêler de ce fait, car je suis prêt à faire» justice sur-le-champ et avec l’avis de votre con-» seil : et je vous prie d’envoyer avec moi quelqu’un» de votre conseil, afin qu’il voie si je fais bonne» justice. » Et l’évêque n’eut pas sur ceci bonne ré-ponse du roi.
« Le jour suivant le roi entra à Beauvais, etl’évêque alla le trouver avec plusieurs du chapitre,et le requit de nouveau suivant la manière susdite,et fit lire devant lui les lettres du roi Louis touchantla justice que possède l’évêque de Beauvais, et leslettres du seigneur pape (3) touchant le même objet,et le requit encore, et dit « que quelque justice que» le roi ordonnât de faire de ce fait, il s’en concer-» terait avec le conseil du roi, pourvu qu’elle se fît» par lui évêque ou son délégué; » et il l’avertit enqualité d’évêque, et le roi ne lui répondit rien quivaille; et quand le ban eut été proclamé de la partdu roi, les maisons renversées, les hommes pris,
(i) Blanche de Castille, mfcre de saint Louis.
(S) Charte de Louis le Jeune, de \ i Si, dans l’affaire de Henry de France.
(5) Les lettres dont il est ici question, sont une bulle du pape Lucius FITpour confirmer la charte de Louis le Jeune.