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CIVILISATION EN FRANCE.
LEÇONS XXXI A XLIX.
menls que la commune; il perdait au moins autantqu’elle, et ne gagnait rien. Quels privilèges eussentpu être ajoutés aux droits d’un évêque du moyenâge? Quelles exemptions auraient compensé le pou-voir déchu d’un haut baron?
Une seule consolation s’offrait aux évêques deBeauvais ; leurs anciens et perpétuels ennemisavaient souffert comme eux; depuis longtemps iln’était plus question des châtelains : entre l’agran-dissement de la commune et l’affermissement del’autorité royale, ces seigneurs, un moment redou-tables, avaient été complètement écrasés; leursprétentions même s’étaient évanouies; à peine leurrestait-il quelque ombre d’empire et de fonction.Mais il n’en avait pas été ainsi du chapitre de Beau-vais : chaque jour plus indépendant de l’évêque, ilavait même tenté de le dominer; et l’avantage, danscette lutte, n’était pas toujours resté à l’autoritéépiscopale; le droit d’excommunication, donné parAnsel au chapitre, était une arme terrible dont leschanoines surent se servir contre tous, et surtoutcontre leurs évêques. En 1109, l’évêque Godefroileur dispute la possession d’une terre : le chapitremet l’interdit. En 1145, Henri de Blargies, prévôtde l’évêque Robert, s’étant porté contre les chanoi-nes à des voies de fait, le chapitre met l’interdit,et l’évêque est obligé de céder; son prévôt est livréau chapitre, traîné ignominieusement hors de Beau-vais, dans un tombereau à fumier, et envoyé à laterre sainte. Même chose arrive en 1266, et l’évê-que se voit forcé d’implorer l’indulgence des cha-noines en les suppliant de lever l’interdit et de par-donner à ses ofïiciers. De même en 1272. De mêmeen 1281. Aussi, en 1355, la menace d’interdit suf-lit-elle au chapitre, l’évêque cède avant qu’elle soitmise à exécution. On a vu, dans la grande querellede 1232, à quelles humilités de langage était con-traint de descendre un évêque qui voulait obtenir,contre ses ennemis, la coopération de ses orgueil-leux associés. Nul moyen non plus de les retenirsous cette juridiction pour laquelle combattirent silongtemps les seigneurs suzerains de Beauvais. Re-tranché dans sa fière indépendance, le chapitrenarguait le comte et l’évêque. Nul ne pouvait ju-ger un de ses membres, sinon lui-même : il avaitses interdits; il eût eu au besoin les armes deses vassaux contre le moindre empiétement sur sesdroits.
On devine donc aisément avec quelle joie secrèteles évêques de Beauvais virent fléchir sous le pou-voir royal ces incommodes voisins, et quel gré ilssurent aux arrêts du parlement d’accomplir ce quen’avaient pu obtenir les canons ni les mandements.A défaut de la leur, ils aimaient à voir la justice
royale s’appesantir, dans l’occasion, sur les chanoi-nes délinquants; et ce dut être un jour de grand dé-dommagement pour eux que celui où les chanoinesfurent condamnés, en 1614, par arrêt du prévôt etdu parlement de Paris, à proclamer dans leur égliseun interdit porté par l’évêque. Quant à le mettreeux-mêmes, les chanoines y avaient renoncé tacite-ment depuis longtemps; les impérieux progrès del’ordre et de la règle ne souffraient plus de tellesexceptions, de tels écarts ; on y renonçait sans sel’avouer, mais on y renonçait. L’évêque et le cha-pitre étaient donc rentrés dès lors dans les voies or-dinaires de la puissance ecclésiastique, et nousn’avons plus à nous en occuper.
La commune, moins étrangère que le chapitre àl’autorité royale et à la marche administrative, con-serva aussi plus opiniâtrément son individualité,et nous retrouvons presque d’année en année quel-ques traces de son existence et de ses privilèges :il serait fastidieux de s’appesantir sur toutes cescirconstances; mais qu’il nous soit permis d’en ci-ter quelques-unes où l’on reconnaîtra la persistancede la vie communale et de l’esprit municipal dansBeauvais.
En 1472, les religieux de Saint-Lazare, commisà l’administration de l’hôpital de Beauvais, sontsupprimés; un grand débat s’élève sur la questionde savoir à qui reviendra cette administration. Legrand aumônier, l’évêque de Beauvais, le chapitrese la disputent; le maire et les pairs la réclamentcomme représentants de la commune ; et il faut plusde cent ans, et je ne sais combien d’arrêts du par-lement, pour terminer cette affaire, qui finit, commepresque toutes les affaires de ce genre, par unetransaction.
En 1488, le siège épiscopal de Beauvais se trouvevacant, et le choix du successeur devient la sourcede mille intrigues. Le parti qui a intérêt à faireretarder l’élection emploie brigues, promesses, me-naces même, pour détourner le chapitre d’y procé-der; mais la bourgeoisie s’impatiente du retardainsi que de ses causes, et le maire prend avec lespairs la résolution d’y porter remède; ils postentdes sentinelles aux portes et chemins de la ville, in-terdisent même l’entrée de Beauvais à tout surve-nant, rassurent le chapitre contre toute crainte, etl’élection a lieu.
En 1568, le maire et les pairs réclament devantles gens du roi, contre l’évêque et le chapitre deBeauvais, l’exécution de l’ordonnance d’Orléansportant qu’une prébende par chapitre sera affectéeà l’entretien d’un maître chargé d’instruire gratui-tement les enfants de la ville; ils réussissent dansleur instance.