DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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sur le cœur. Aussi la voit-on, dans ses lettres, en saisir la pre-mière occasion. Comme elle est prompte alors à commencer lecombat ! Comme elle sait prendre les avantages de la position !Quelle vivacité dans l’attaque et dans la riposte! Comme elledépouille son adversaire de tous les mauvais prétextes dontil s'enveloppe ! Comme elle le presse et le pousse, sans le laisserrespirer, dans ses derniers retranchements, jusqu’à ce qu’ellel’ait réduit à lui rendre les armes et à crier merci ! Avec quellegrâce ne lui dit-elle pas alors, dans un langage chevaleresque :« Levez-vous, comte, je ne veux pas vous tuer à terre; ou re-« prenez votre épée, pour recommencer le combat. »
Pendant ce temps, sans négliger ni le monde, ni le soin deses affaires, elle n’avait cessé de s’occuper de ses enfants. Grâceà la bonne éducation qu’elle donna à sa fdle, elle en fit « quel-« que chose de si extraordinaire, » au dire de Bussy, que lui,« qui n’était point du tout flatteur, ne la nommait jamais que« la plus jolie fille de France, » croyant qu’à ce nom tout leinonde la devait reconnaître.
Mademoiselle de Sévigné avait été présentée à la Cour, et,sous les traits d’une Nymphe, d’une Amazone ou d’une bergère,elle faisait, par les charmes de sa figure et la perfection de sadanse, l’ornement de toutes les fêtes. Pendant qu’elle triomphaitdans ces menuets où Madame seule pouvait l’égaler en grâces eten légèreté, les yeux de sa mère rougissaient de plaisir et d’ad-miration. Les courtisans prédisaient que cette beauté brûleraitle monde, et ses louanges étaient célébrées à l’envi par tout lechœur des poètes, que domine encore la voix de La Fontaine :
Sévigné de qui les attraitsServent aux Grâces du modèle ,
Et qui naquîtes toute belle ,
A votre indifférence près....
Cependant, à cause peut-être de cette indifférence, les pré-tendants ne se pressaient point de se montrer, et les vingt ansde mademoiselle de Sévigné la trouvaient encore fille, à lagrande surprise de sa mère. « Sa destinée est si difficile à com-« prendre, que je m’y perds, » disait-elle. Ce fut alors que leduc de Brancas, le distrait, porta la parole au nom de FrançoisAdliémar de Monteil, comte de Grignan. Quoique ce comte eûtpresque deux fois l’âge de sa fille, et qu’il en fût à son secondveuvage, madame de Sévigné, frappée do la grandeur de sa