I)E MADAME DE SÉVIGNÉ.
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« dans les choses déshonnêtes, il y a de l’honnêteté à observer. »Madame de Sévigné devait recueillir le fruit d’une tendresseaussi éclairée; peu à peu, elle parvint à détourner son fils decette dissipation ; elle lui lit faire un bon mariage, et le laissaavec « un fonds de philosophie chrétienne, chamarré d’un hrin« d’anachorète, » n’employant plus ses loisirs qu’à aimer safemme, ou à disputer, contre M. Dacier, sur le sens d’un passaged’Horace : en vérité, Mentor lui-même n'eût pas mieux fait.
II.
Nous voici arrivés au principal évènement de la vie de ma-dame de Sévigné : cette séparation douloureuse qui lui valutune célébrité payée trop cher à ce prix.
Le comte de Grignan, lieutenant de M. de Vendôme au gou-vernement de Provence, fut obligé de se rendre à son poste. Safemme demeura encore quelque temps à Paris, où elle accouchad’une fille, nommée Marie-Blanche (celle que madame de Sévi-gné appelait ses petites entrailles ) ; puis elle partit pour rejoin-dre son mari, comme le devoir l’y obligeait.
Alors commença, entre la mère et la tille, cette correspon-dance, livre unique et merveilleux qu’on se lasse aussi peu delouer que de relire ; si connu, qu'on n’en peut citer un trait quine soit dans toutes les mémoires; si minutieusement admiré,qu’on y saurait à peine découvrir un mérite nouveau.
On s’est surtout extasié sur ce talent à lui-même inconnu, cestyle qui s'ignore, cette femme aimable qui crée, sans art etsans effort, un ouvrage modèle dans notre langue, en croyant seu-lement causer avec une fille adorée. Ce serait là un miracle. J’ensuis fâchée pour ceux qui l’ont cru voir; mais ici le miracle n’existepas, ou du moins il n’y en a pas d’autre que celui qui frappechaque joui 1 nos yeux ; les dons de Dieu développés par une bonneculture et une favorable influence. Comme dans ces monumentsgothiques où la pierre se courbe en frêles arceaux, s’élance enflèches aériennes, s’enroule en feuillages capricieux, se découpeen dentelles délicates, l’esprit charmant et badin de madame deSévigné fait oublier la solidité des matériaux dont elle a con-struit son élégant édifice.
Initiée aux richesses de quatre langues, historiens, poètes,moralistes, tout lui était bon : Tacite et saint Augustin, le Tasseet Plutarque, Anne Comnène et l’Arioste, Josèplie et Mézeray,Origône et l 'Histoire des variations ; les in-folio même ne lui fai-