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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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ÉLOGE

saient pas peur; nos vieux chroniqueurs lui étaient familiers;Rabelais la «faisait mourir de rire; » elle relisait avec délicesMontaigne, son ancien ami, quelle trouve de si bonne compa-gnie; elle goûtait surtout les écrits de Port-Royal, non-seule-ment les Provinciales, mais « cette belle morale de M. Nicole, »et même la Fréquente communion de M. Arnauld.

En même temps elle savait, pour ainsi dire, par cœur, Cor-neille, Molière et La Fontaine ; elle assistait aux sermons de Mas-caron et de Bourdaloue, aux oraisons funèbres de Bossuet et deFléchier, et puisait dans ces hauts enseignements le goût de lé-loquence et lhabitude de la réflexion que donnent les penséesreligieuses. Ne sont-ce pas de véritables et excellentes études?

Un fonds si riche ne pouvait demeurer inerte.

Madame de Sévigné avait un de ces esprits puissants dans leursoudaineté, la pensée se produit, pour ainsi dire, par éclairs.Elle était douée de cette vivacité dimpressions, de cette impa-tience de les manifester, qui a enfanté la littérature périodique;mais de son temps, le journal, tel que nous le comprenons, né-tait pas connu : elle a tait des lettres.

Des lettres, alors, étaient une œuvre littéraire; Balzac, Voiture,Gui-Patin, Saint-Évremond, leur ont une célébrité. A défautde nos revues, de nos feuilles quotidiennes, des correspondancesrégulières étaient établies de Paris avec la province, et de laprovince à Paris, pour se transmettre mutuellement les nouvel-les. Ces lettres, dont il existe encore des recueils dans nos bi-bliothèques, passaient de mains en mains; on en faisait descopies; ce nélait pas le grand jour de la publicité, mais ce né-tait plus le mystère dun entretien intime. Beaucoup de femmesavaient en ce genre une réputation, et celle de madame de Sé-vigné était faite, sous ce rapport, bien avant ses Lettres à safille. Madame de Thianges envoyait demander à madame de Cou-langes la lettre de la Prairie, et celle du Cheval. Celle-ci écrivaità madame de Sévigné : « Vos lettres font tout le bruit quelles« méritent; il est certain quelles sont délicieuses, et vous êtes« comme vos lettres. » Bussy dit à sa fille, à propos de ces mô-mes lettres : « Rien nest plus beau ; lagréable, le badin et le-« rieux y sont admirables; on dirait quelle (madame de Sévi-« gné) est née pour chacun de ccs caractères; elle est naturelle,

« elle a une noble facilité dans ses expressions, et quelquefois« une négligence hardie, préférable à la justesse des académi-