DE MADAME DE SÉVIÜXÉ.
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« y regarde de plus près ; on n'excuse plus rien... Enfin, il n’est« plus permis d’avoir tort; et, dans celte pensée, l’amour-pro-« pre nous fait courir à ce qui nous peut soutenir contre cette« cruelle décadence qui, malgré nous, gagne tous les jours quel-« que terrain... Mais la vie est trop courte, et la mort nous« prend, que nous sommes encore tout pleins de nos misères« et de nos bonnes intentions. »
11 me semble qu’on pourrait extraire des Lettres de madamede Sévigné un petit livre plus utile que le Manuel d’Épictète.Bien qu’elle n’eût point levé boutique de philosophie , comme elledit, on finit par la trouver plus philosophe qu’un autre: per-sonne n’a possédé comme elle la science de la vie; naturelle-ment faite pour le repos, la joie, le bien-être, personne ne futplus doué de ce ferme bon sens qui sert à les atteindre. Sanscraindre de tomber dans l’avarice, qui est sa béte, elle sait toutce qu’un sage emploi des biens de ce monde ajoute à notrebonheur : « Ceux qui se ruinent me font pitié, dit-elle ; c’est la« seule affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir égale-« ment, et que le temps augmente, au lieu de la diminuer. »Aussi recommande-t-elle à sa fille d’être toujours calculante,comptante, supputante ; de prendre garde aux petites pertes fré-quentes , qu’elle compare à ces « petites pluies qui gâtent bien« les chemins. »
C’est surtout par un esprit de justice qu’elle recommande l’é-conomie; il lui paraît que des dépenses superflues sont uneespèce de vol, quand on a des dettes. Tout en suivant dans sesaffaires « les conseils de la bonne petite prudence humaine, »elle ne perd pas de vue la pensée de la Providence; cette pensée« la tire d’affaire, et lui fait voir clair dans la vie; » car le mo-ment arrive toujours où « il faut lever les yeux, après les avoir« tenus longtemps à terre. »
Elle est conciliante dans ses relations, car elle sait tout le prixde la paix; aussi la voit-on sans cesse occupée à entretenirson fils et sa fille, et le bon abbé, et ses amis, dans de bienveil-lantes dispositions les uns pour les autres. « Ne vous chargez« point d’une haine à soutenir, répète-t-elle; c’est un fardeau« plus pesant que vous ne pensez... Point d’ennemis! faites-« vous une maxime de cette pensée, qui est aussi chrétienne« que politique : je dis non-seulement, Point d’ennemis ! mais« beaucoup d’amis . Vous pouvez avoir besoin de tel que