LETIRES
CHOISIES
DE M E DE SÉVIGNÉ.
1. De mademoiselle Marie de Xtabutin-Chantal à Ménage.
Paris.
Je vous dis encore une fois que nous ne nous entendons point ;et vous êtes bien heureux d’être éloquent, car sans cela tout ceque vous m’avez mandé ne vaudrait guère, quoique cela soitmerveilleusement bien arrangé : je n’en suis pourtant pas ef-frayée ; et je sens ma conscience si nette de ce que vous medites, que je ne perds pas espérance de vous faire connaître sapureté. C’est pourtant une chose impossible, si vous ne m’accor-dez une visite d’une demi-heure ; et je ne comprends pas parquel motif vous mêla refusez si opiniâtrément. Je vous conjure,encore une fois, de venir ici; et, puisque vous ne voulez pasque ce soit aujourd’hui, je vous supplie que ce soit demain. Sivous n’y venez pas, peut-être ne me fermerez-vous pas votreporte ; et je vous poursuivrai de si près, que vous serez con-traint d’avouer que vous avez un peu de tort. Vous me voulezcependant faire passer pour ridicule, en me disant que vousn’êtes brouillé avec moi qu’à cause que vous êtes fâché de mondépart : si cela était ainsi, je mériterais les Petites-Maisons, etnon pas votre haine-, mais il y a toute différence, et j’ai seule-ment peine à comprendre que, quand on aime une personne etqu’on la regrette, il faille, à cause de cela, lui faire froid audernier point les dernières fois qu’on la voit. Cela est une façond’agir tout extraordinaire ; et, comme je n’y étais pas accoutu-mée , vous devez excuser ma surprise. Cependant je vous con-jure de croire qu’il n’y a pas un de ces anciens et nouveauxamis, dont vous me parlez, que j’estime ni que j’aime tant que
1 On croit celle lettre, ainsi que la suivante, écrite en 1644 > avant le mariage demadame de Sévigné.