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LETTRE DU UOJITE DK BUSSY-RABUTIN.
LETTRE ;DU COMTE DE BUSSY- RABUTIN
A LA MARQUISE DE COLIGNY.
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE
Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse unrecueil de ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévignéet moi. J’approuve votre désir, et je loqe votre bon goût: rienn’est plus beau que les lettres de madame de Sévigné; l’agréa-ble, le badin et le sérieux y sont admirables; on dirait qu’elleest née pour chacun de ces caractères. Elle est naturelle, elle aune noble facilité dans ses expressions, et quelquefois une né-gligence hardie, préférable à la justesse des académiciens. Rienne languit dans son style, rien n’y est forcé ; il n’y a personnequi ne crût qu’il en ferait bien autant : ma questo facile è quantodifficile.
Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n’enparlerai point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceuxd’une fausse modestie. Madame de Sévigné dit que je suis lefagot de son esprit, et moi je dis que c’est elle qui m’allume; etce qui me le persuade, c’est que je n’ai pas tant d’esprit avec lesautres qu’avec elle. Mais enfin ce recueil est curieux, et digned’être dans le cabinet d’un roi honnête homme, c’est-à-dire danscelui de Louis-le-Grand. Tous les gens délicats auraient du plai-sir à le lire, si on le voyait de notre temps : mais quel sera sonprix à la postérité? car vous savez, ma chère fille, qu’en matièred’esprit,
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tâteQu’un seul vivant à ses côtés.
Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres demadame de Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outrequ’elles sont presque toutes dans celles de madame de Sévigné,c’est qu’elles ont encore leurs agréments, et qu’elles ne gâtentrien aux endroits où elles se trouvent.
Bussy-Rabutin .
1 Celte lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio , écrits de la main ducomte de Bussy, qui contiennent la copie de sa correspondance avec madame deSéviçné.