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ne serait pas des après-soupers, qui sont gais et galants, commevous savez. Madame de Fiennes voulut l’y faire demeurer hier ;mais on comprit, par la réponse de la reine, qu’elle pouvait s’enretourner.
Le prince d’Harcourt 1 et La Feuillade * eurent querelle avant-hier chez Jeannin ; le prince disant que le chevalier de Gramontavait l’autre jour ses poches pleines d’argent, il en prit à témoinLa Feuillade, qui dit que cela n’était point, et qu’il n’avait pasun sou. — Je vous dis que si. — Je vous dis que non. — Taisez-vous, La Feuillade. — Je n’en ferai rien. — Là-dessus le princelui jette une assiette à la tête ; l’autre lui jette un couteau ; nil’un ni l’autre ne porte : on se met entre deux, on les fait em-brasser ; le soir ils se parlent au Louvre, comme si de rien n’é-tait. Si vous avez jamais vu le procédé des académistes 3 quiont campos, vous trouverez que cette querelle y ressemble fort.
Adieu, mon cher cousin : mandez-moi s’il est vrai que vousvouliez passer l’hiver sur la frontière, et croyez bien que je suisla plus fidèle amie que vous ayez au monde.
6. A H. de Pomponne *,
Aujourd’hui lundi, 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pourla seconde fois sur la sellette ; il s’est assis sans façon, commel’autre fois s . M. le chancelier a recommencé à lui dire de leverla main : il a répondu qu’il avait déjà dit les raisons qui l’em-pêchaient de prêter le serment. Là-dessus M. le chancelier s’estjeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitimede la chambre; que le roi l’avait établie, et que les commissionsavaient été vérifiées par les compagnies souveraines.
M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses parautorité, que quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on yavait fait réflexion.
M. le chancelier a interrompu : Comment ! vous dites doncque le roi abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu : C’estvous qui le dites, monsieur, et non pas moi. ce n’est point ma
1 Charles de Lorraine.
1 François, vicomte d'Aubusson, duc de La Feuillade, pair, et depuis maréchalde France.
3 Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitation.
4 Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de Fouquet, ont éléadressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis ministre des affaires étran-gères.
Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel intérêt his-torique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce choix de lettres.
5 Fouquet comparut, pour la première fois, devant la chambre de justice del'Arsenal, le 14 novembre 16 C 4 - H se plaça de lui-même sur la sellette, quoiqu'onlui eût préparé un siège à côté. ( Procès de Fouquet, tome Xll, page 335.)