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LETTRES
est arrivé dans les temps passés : ce qui m’étonne encore plus,c’est que Sapho est tout de môme, elle dont l’esprit et la péné-tration n’ont point de bornes. Quand je médite là-dessus, je meflatte, et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader,qu’elles en savent plus que moi. D’un autre côté, quand je rai-sonne avec d’autres gens moins prévenus, et dont le sens estadmirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un vraimiracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On neperd souvent que d’une voix, et cette voix fait tout. Je me sou-viens de ces récusations *, dont ces pauvres femmes pensaientêtre assurées; il est vrai que nous les perdîmes'de cinq à dix-sept : depuis cela, leur assurance m’a donné de la défiance. Ce-pendant au fond de mon cœur j’ai un petit brin d’espérance. Jene sais d’où il vient, ni où il va, et même il n’est pas assezgrand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hierde toute cette affaire avec madame Duplessis 5 ; je ne puis voirque les gens avec qui j’en puis parler, et qui sont dans les mê-mes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais, sans ensavoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que j’espère.Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables ? Je luidisais, avec la plus grande vérité du monde, que si nous avionsun arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie étaitde penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toutebride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle ; et que leplaisir d’imaginer celui que je vous ferais rendrait le mien en-tièrement complet. Elle comprit cela comme moi; et notre ima-gination nous donna dans cette pensée plus d’un quart d’heurede campos. Cependant je veux rajuster la dernière journée de l’in-terrogatoire sur le crime d’Élat. Je vous l’avais mandée commeon ine l’avait dite ; mais la même personne s’en est mieux sou-venue, et me l'a redite à moi. Tout le monde en a ôté instruit parplusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit que les seuls effetsque l’on pouvait tirer du projet, c’était de lui avoir donné la con-fusion de l’entendre, M. le chancelier lui dit: Vous ne pouvezpas dire que ce ne soit là un crime d’État. Il répondit : Je con-fesse , monsieur, que c’est une folie et une extravagance, maisnon pas un crime d’Étal. Je supplie ces messieurs, dit-il en setournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce quec’est qu’un crime d’État : ce n’est pas qu’ils ne soient plus ha-biles que nous, mais j’ai eu plus de loisir qu’eux pour l’exami-ner. Un crime d’État, c’est quand on est dans une charge prin-
1 De MM. Voisin et Pussort.
* Madame Duplcssis-llelticre, amie intime de Fouquet; chargée de retirer scs pa-piers de sa maison de Saint-Mandé , elle n’en eut pas le temps. Elle fut d’abord exi-lée, puis revint.