Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
56
JPEG-Download
 

56

LETTRES

est arrivé dans les temps passés : ce qui métonne encore plus,cest que Sapho est tout de môme, elle dont lesprit et la péné-tration nont point de bornes. Quand je médite-dessus, je meflatte, et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader,quelles en savent plus que moi. Dun autre côté, quand je rai-sonne avec dautres gens moins prévenus, et dont le sens estadmirable, je trouve nos mesures si justes, que ce sera un vraimiracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On neperd souvent que dune voix, et cette voix fait tout. Je me sou-viens de ces récusations *, dont ces pauvres femmes pensaientêtre assurées; il est vrai que nous les perdîmes'de cinq à dix-sept : depuis cela, leur assurance ma donné de la défiance. Ce-pendant au fond de mon cœur jai un petit brin despérance. Jene sais d il vient, ni il va, et même il nest pas assezgrand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hierde toute cette affaire avec madame Duplessis 5 ; je ne puis voirque les gens avec qui jen puis parler, et qui sont dans les mê-mes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais, sans ensavoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce que jespère.Voilà nos réponses : ne sont-elles pas bien raisonnables ? Je luidisais, avec la plus grande vérité du monde, que si nous avionsun arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie étaitde penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toutebride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle ; et que leplaisir dimaginer celui que je vous ferais rendrait le mien en-tièrement complet. Elle comprit cela comme moi; et notre ima-gination nous donna dans cette pensée plus dun quart dheurede campos. Cependant je veux rajuster la dernière journée de lin-terrogatoire sur le crime dÉlat. Je vous lavais mandée commeon ine lavait dite ; mais la même personne sen est mieux sou-venue, et me l'a redite à moi. Tout le monde en a ôté instruit parplusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit que les seuls effetsque lon pouvait tirer du projet, cétait de lui avoir donné la con-fusion de lentendre, M. le chancelier lui dit: Vous ne pouvezpas dire que ce ne soit un crime dÉtat. Il répondit : Je con-fesse , monsieur, que cest une folie et une extravagance, maisnon pas un crime dÉtal. Je supplie ces messieurs, dit-il en setournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce quecest quun crime dÉtat : ce nest pas quils ne soient plus ha-biles que nous, mais jai eu plus de loisir queux pour lexami-ner. Un crime dÉtat, cest quand on est dans une charge prin-

1 De MM. Voisin et Pussort.

* Madame Duplcssis-llelticre, amie intime de Fouquet; chargée de retirer scs pa-piers de sa maison de Saint-Mandé , elle nen eut pas le temps. Elle fut dabord exi-lée, puis revint.