DE MADAME DE SÉVIGNÉ. 59
14. AN. de Pomponne
Mercredi 17 décembre 1664
Vous languissez, mon pauvre monsieur, mais nous languis-sons bien aussi. J’ai été fâchée de vous avoir mandé que l’onaurait mardi un arrêt; car, n’ayant point eu de mes nouvelles,vous avez cru que tout était perdu ; cependant nous avons en-core toutes nos espérances. Je vous mandai samedi commeM. d’Ormesson avait rapporté l’affaire et opiné; mais je ne vousparlai point assez de l’estime extraordinaire qu’il s’est acquisepar cette action. J’ai ouï dire à des gens du métier que c’est unchef-d’œuvre que ce qu’il a fait, pour s’être expliqué si nette-ment , et avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et sifortes; il y mêla de l’éloquence, et même de l’agrément. Enfinjamais homme de sa profession n’a eu une plus belle occasionde paraître, et ne s’en est mieux servi. S’il avait voulu ouvrir laporte aux louanges, sa maison n’aurait pas désempli; mais il avoulu être modeste, et s’est caché avec soin. Son camarade très-indigne, Sainte-Hélène, parla lundi et mardi: il reprit l’affairepauvrement et misérablement, lisant ce qu’il disait, et sans rienaugmenter, ni donner un autre tour à l’affaire : il opina, sanss’appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête tranchée, àcause du crime d’État. Et pour attirer plus de monde à lui, etfaire un trait de Normand, il dit qu’il fallait croire que le roidonnerait grâce et pardonnerait; que c’était lui seul qui le pour-rait faire. Ce fut hier qu’il fit cette belle action, dont tout lemonde fut touché, autant qu’on avait été aise de l’avis deM. d’Ormesson.
Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant devéhémence, tant de chaleur, tant d’emportement, tant de rage,que plusieurs juges en furent scandalisés; et on croit que celtefurie peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. Ila redoublé de force sur la fin de son avis, et a dit, sur ce crimed’État, qu’un certain Espagnol nous devait faire bien de la honte,qui avait eu tant d’horreur d’un rebelle, qu’il avait brûlé samaison, parce que Charles de Bourbon 1 y avait passé ; qu’à plusforte raison nous devions avoir en abomination le crime deM. Fouquet; que, pour le punir, il n’y avait que la corde et lesgibets; mais qu’à cause des charges qu’il avait possédées, et qu’ilavait plusieurs parents considérables, il se relâchait à prendrel’avis de M. de Sainte-Hélène.
Que dites-vous de cette modération ? C’est à cause qu’il estoncle de M. Colbert et qu’il a été récusé, qu’il a voulu en user
1 Le connétable de Bourbon , qui, sous François 1 er , alla servir Cliarles-Quintcontre la France.