I)E MADAME DE SÉV1GNÉ.
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pour un miracle, si les hommes étaient dignes que Dieu en vou-lût faire. Ce bon homme rentra gai et gaillard, et chacun futsurpris de cette aventure.
Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s’intéresse dans cettegrande affaire. On ne parle d’autre chose; on raisonne, on tiredes conséquences, on compte sur ses doigts, on s’attendrit, oncraint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est ac-cablé; enfin, mon pauvre monsieur, c’est une chose extraordi-naire que l’état où l’on est présentement; mais c’est une chosedivine que la résignation et la fermeté de notre cher malheu-reux. Il sait tous les jours ce qui se passe, et tous les jours ilfaudrait faire des volumes à sa louange. Je vous conjure de bienremercier monsieur votre père ' de l’aimable billet qu’il m’aécrit, et des belles choses qu’il m’a envoyées. Hélas ! je les ailues, quoique j’aie la tête en quatre. Dites-lui que je suis raviequ’il m’aime un peu, c’est-à-dire beaucoup ; et que pour moi jel’aime encore davantage. J’ai reçu votre dernière lettre. Hé!mon Dieu, vous me payez au-delà de tout ce que je fais pourvous; je vous dois du reste.
18. A M. de Pomponne.
Vendredi 19 décembre 1664.
Voici un jour qui nous donne de grandes espérances; mais ilfaut reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pus-sort opina mercredi à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt, Fé-riol, Héraut, à la mort encore. Roquesante finit la matinée; et,après avoir parlé une heure admirablement bien, il reprit l’avisde M. d’Ormesson. Ce matin nous avons été au-dessus du vent,car deux ou trois incertains ont été fixés ; et tout d’un articlenous avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la Baume et Catinat,de l’avis de M. d’Ormesson. C’était à Poncet à parler; mais, ju-geant que ceux qui restent sont quasi tous à la vie, il n’a pasvoulu parler, quoiqu’il ne fût qu’onze heures. On croit que c’estpour consulter ce qu’on veut qu’il dise, et qu’il n’a pas voulu sedécrier et aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en som-mes, qui est un état si avantageux, que la joie n’en est pas en-tière ; car il faut que vous sachiez que M. Colbert est tellementenragé, qu’on attend quelque chose d’atroce et d’injuste quinous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre monsieur,nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheu-reux , au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire.Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ilsen ont six. Voici ceux qui restent : le Feron, Moussy, Brillac,
* Arnauld d’Andilly, traducteur de l'hislorien Josèplie.