DE MADAME DE SÉV1GNÊ.
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gardez-vous bien de rien rabattre de votre joie pour tout ce pro-cédé : la mienne est augmentée, s’il se peut, et me fait bienmieux voir la grandeur de notre victoire. Je vous manderai fi-dèlement la suite de cette histoire : elle est curieuse. Voilà cequi s’est passé aujourd’hui; à demain le reste.
Lundi au soir.
Ce matin à dix heures on a amené M. Fouquet à la chapellede la Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit :Monsieur, il faut me dire votre nom, afin que je sache à qui jeparle. M. Fouquet a répondu : Vous savez bien qui je suis, etpour mon nom je ne le dirai pas plus ici que je ne l’ai dit à lachambre; et pour suivre le même ordre, je fais mes protesta-tions contre l’arrêt que vous m’allez lire. On a écrit ce qu’il di-sait, et en même temps Foucault s’est couvert, et a lu l’arrêt.M. Fouquet l’a entendu découvert. Ensuite on a séparé de luiPecquet *, et les cris et les pleurs de ces pauvres gens ont penséfendre le cœur de ceux qui ne l’ont pas de fer; ils faisaient unbruit si étrange, que M. d’Artagnan a été obligé de les aller con-soler; car il semblait que c’était un arrêt de mort qu’on vintde lire à leur maître. On les a mis tous deux dans une chambreà la Bastille: on ne sait ce qu’on en fera.
Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d’Arta-gnan : pendant qu’il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d’Or-rnesson, qui venait de reprendre quelques papiers qui étaiententre les mains de M. d’Artagnan. M. Fouquet l’a aperçu ; il l’asalué avec un visage ouvert, et plein de joie et de reconnais-sance ; il lui a même crié qu’il était son très-humble serviteur.M. d’Ormesson lui a rendu son salut avec une très-grande civi-lité , et s’en est venu, le cœur tout serré, me conter ce qu’ilavait vu.
A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet estentré avec quatre hommes, M. d’Artagnan à cheval avec cin-quante mousquetaires. 11 le conduira jusqu’à Pignerol, où il lelaissera en prison sous la conduite d’un nommé Saint-Mars, quiest fort honnête homme, et qui prendra cinquante soldats pourle garder. Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de cham-bre ; si vous saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde,de lui avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée ! C’est unechose inconcevable; on en tire même des conséquences fâcheu-ses, dont Dieu le préserve, comme il a fait jusqu’ici! Il fautmettre sa confiance en lui, et le laisser sous sa protection, quilui a été sr salutaire. On lui refuse toujours sa femme. On a ob-tenu que la mère n’irait qu’au Parc, chez sa fille qui en est a b-
1 Jean Pecquet, anatomiste célèbre, et médecin de Fouquet.