DE MADAME DE SÊV 1 GNÊ. 81
Madame de Fontevrault 1 fut bénite hier ; MM. les prélats furentun peu fâchés de n’y avoir que des tabourets.
Voici ce que j'ai su de la fête d’hier : toutes les cours de l’hô-tel de Guise étaient éclairées de deux mille lanternes. La reineentra d’abord dans l’appartement de mademoiselle de Guise*,fort éclairé, fort paré ; toutes les dames se mirent à genoux au-tour de la reine, sans distinction de tabourets : on soupa danscet appartement. Il y avait quarante dames à table ; le souperfut magnifique : le roi vint, et fort gravement regarda tout sansse mettre à table; on monta plus haut, où tout était préparépour le bal. Le roi mena la reine, et honora l’assemblée de troisou quatre courantes, et puis s’en alla au Louvre avec sa com-pagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à l’hôtelde Guise. Voilà tout ce que je sais.
Je veux voir le paysan de Sully, qui m’apporta hier votre let-tre; je lui donnerai de quoi boire : je le trouve bienheureux devous avoir vue. Hélas ! comme un moment me paraîtrait, et quej’ai de regret à tous ceux que j’ai perdus ! Je me fais des dragons 3aussi bien que les autres. Adieu, ma chère enfant, l’unique pas-sion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie. Aimez-moi toujours, c’est la seule chose qui me peut donner de la con-solation.
30. A madame de Grignan.
A Paris, mercredi ti février 1671.
Je n’en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pé-nètrent le cœur ; il y en a une qui ne revient point : sans que jeles aime toutes, et que je n’aime point à perdre ce qui me vientde vous, je croirais n’avoir rien perdu. Je trouve qu’on ne peutrien souhaiter qui ne soit dans celles que j’ai reçues : elles sont,premièrement, très-bien écrites ; et, de plus, si tendres et si na-turelles, qu’il est impossible de ne les pas croire; la défiancemême en serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité quise maintient toujours, qui se fait voir avec autorité, pendantque la fausseté et la menterie demeurent accablées sous lesparoles sans pouvoir persuader ; plus leurs sentiments s’effor-cent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vraiset le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu’à vousexpliquer ; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force àquoi l’on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m’ont
1 Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochecliouart, célèbre par son esprit et par sonsavoir. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de mesdames de Thianges et deMontespan.
* Marie de Lorraine, qui mourut en 1688 , à quatre-vingt-treize ans,
* Expression familière entre la mère et la fille, pour dire des chagrins , des in-quictudes.