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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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LETTRES

de blesser sa femme, grosse de cinq mois; enfin il me pria delenir sa femme, je le fis: il trouva que sa mère avait passé autravers de la flamme, et quelle était sauvée. Il voulut aller reti-rer quelques papiers ; il ne put approcher du lieu ils étaient :enfin il revint à nous dans cette rue javais fait asseoir safemme : des capucins, pleins de charité et dadresse, travaillè-rent si bien quils coupèrent le feu On jeta de leau sur le restede lembrasement, et enfin le combat finit faute de combattants,cest-à-dire après que le premier et le second étages de lanti-chambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à maindroite du salon, eurent été entièrement consumés. On appelabonheur ce qui restait de la maison, quoiquil y ait pour Gui-taud pour plus de dix mille écus de perte; car on compte defaire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. Il y avaitplusieurs beaux tableaux à M. Le Blanc, à qui est la maison : ily avait aussi plusieurs tables, miroirs, miniatures, meubles, ta-pisseries. Ils ont un grand regret à des lettres ; je me suis ima-giné que cétaient des lettres de M. le Prince. Cependant, versles cinq heures du matin, il fallut songer à madame de Guitaud;je lui offris mon lit ; mais madame Guêton la mit dans le sien,parce quelle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes sai-gner; nous envoyâmes quérir Boucher : il craint bien que cettegrande émotion ne la fosse accoucher devant les neuf jours.Elle est donc chez cette pauvre madame Guêton ; tout le mondela vient voir, et moi je continue mes soins, parce que jai tropbien commencé pour ne pas achever. Vous mallez demandercomment le feu sétait mis à cette maison; on nen sait rien, ilny en avait point dans lappartement il a pris : mais si onavait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits nau-rait-on pas faits de létat nous étions tous? Guitaud était nuen chemise avec des chausses ; madame de Guitaud était nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre ; madamede Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre; tousles valets, tous les voisins, en bonnets de nuit : lambassadeur-était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien lagravité de la sérénissime; mais son secrétaire était admirable.Vous parlez de la poitrine dHercule; vraiment celle-ci était bienautre chose; on la voyait tout entière : elle est blanche, grasse,potelée, et surtout sans aucune chemise, car le cordon qui ladevait attacher avait été perdu à la bataille. Voilà les tristesnouvelles de notre quartier. Je prie Deville s de faire tous lessoirs une ronde pour voir si le feu est éteint partout ; on ne

1 Les capucins remplissaient cct office volontairement; le corps des pompiersne fut créé quen 1699.

* Maître d'hôtel de M. de Grifjnan.