Buch 
Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
Entstehung
Seite
110
JPEG-Download
 

LETTRES

110

dents. Voici ce que Trochanire 1 , qui vient de Saint-Germain, etmoi, nous allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imagi-nez-vous une tête partagée à la paysanne jusquà deux doigts dubourrelet ; on coupe les cheveux de chaque côté, détage en éta-ge, dont on fait deux grosses boucles rondes et négligées, quine viennent pas plus bas quun doigt au-dessous de loreille;cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli, et commedeux gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut pascouper les cheveux trop courts ; car, comme il faut les frisernaturellement, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont at-trapé plusieurs dames, dont lexemple doit faire trembler lesautres. On met les rubans comme à lordinaire, et une grosseboucle nouée entre le bourrelet et la coiffure; quelquefois on lalaisse traîner jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avonsbien représenté cette mode ; je ferai coiffer une poupée pourvous lenvoyer ; et puis, au bout de tout cela, je meurs de peurque vous ne vouliez point prendre toute cette peine. Ce qui estvrai, cest que la coiffure que fait Montgobert nest plus suppor-table. Du reste, consultez votre paresse et vos dents ; mais nemempêchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée icicomme les autres. Je vous vois, vous mapparaissez, et cettecoiffure est faite pour vous : mais quelle est ridicule à cer-taines dames, dont lâge ou la beauté ne conviennent pas!

MADAME DE LA TROCHB-

Madame de Sévigné a voulu avoir lavantage de vous décrire cette coif-fure ; mais, ma belle, cest moi qui lui dictais. Madame, vous serez ravis-sante; tout ce que je crains, cest que vous nayez regret à vos cheveux.Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine, et tout ce quil y a defilles et de femmes qui se coiffent à Saint-Germain, achevèrent hier de lesfaire couper par la Vienne; car cest lui et mademoiselle de La Borde quiont fait toutes les exécutions. Madame de Crussol vint lundi à Saint-Ger-main, coiffée à la mode; elle alla au coucher de la reine, et lui dit : Ah!madame, Votre Majesté a donc pris notre coiffure ? Votre coiffure ! lui ré-pondit la reine; je vous assure que je nai point voulu prendre votrecoiffure: je me suis fait couper les cheveux, parce que le roi les trouvemieux ainsi : mais ce nest point pour prendre votre coiffure. On fut unpeu surpris du ton avec lequel la reine lui paria. Mais voyez un peu aussi madame de Crussol allait prendre que cétait sa coiffure, parce quecest celle de madame de Montespan, de madame de Nevcrs, de la petitede Thianges, et de deux ou trois autres beautés charmantes qui lont ha-sardée les prémières! Je vous ai vue vingt fois prête à linventer; celame fait croire que vous naurez point de peine à comprendre ce que nousvous en écrivons. Madame de Soubisc, qui craint pour ses dents, parcequelle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la paysanne, ne sest

1 Madame de la Troclie.