LETTRES
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dents. Voici ce que Trochanire 1 , qui vient de Saint-Germain, etmoi, nous allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imagi-nez-vous une tête partagée à la paysanne jusqu’à deux doigts dubourrelet ; on coupe les cheveux de chaque côté, d’étage en éta-ge, dont on fait deux grosses boucles rondes et négligées, quine viennent pas plus bas qu’un doigt au-dessous de l’oreille;cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli, et commedeux gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut pascouper les cheveux trop courts ; car, comme il faut les frisernaturellement, les boucles, qui en emportent beaucoup, ont at-trapé plusieurs dames, dont l’exemple doit faire trembler lesautres. On met les rubans comme à l’ordinaire, et une grosseboucle nouée entre le bourrelet et la coiffure; quelquefois on lalaisse traîner jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avonsbien représenté cette mode ; je ferai coiffer une poupée pourvous l’envoyer ; et puis, au bout de tout cela, je meurs de peurque vous ne vouliez point prendre toute cette peine. Ce qui estvrai, c’est que la coiffure que fait Montgobert n’est plus suppor-table. Du reste, consultez votre paresse et vos dents ; mais nem’empêchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée icicomme les autres. Je vous vois, vous m’apparaissez, et cettecoiffure est faite pour vous : mais qu’elle est ridicule à cer-taines dames, dont l’âge ou la beauté ne conviennent pas!
MADAME DE LA TROCHB-
Madame de Sévigné a voulu avoir l’avantage de vous décrire cette coif-fure ; mais, ma belle, c’est moi qui lui dictais. Madame, vous serez ravis-sante; tout ce que je crains, c’est que vous n’ayez regret à vos cheveux.Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine, et tout ce qu’il y a defilles et de femmes qui se coiffent à Saint-Germain, achevèrent hier de lesfaire couper par la Vienne; car c’est lui et mademoiselle de La Borde quiont fait toutes les exécutions. Madame de Crussol vint lundi à Saint-Ger-main, coiffée à la mode; elle alla au coucher de la reine, et lui dit : Ah!madame, Votre Majesté a donc pris notre coiffure ? Votre coiffure ! lui ré-pondit la reine; je vous assure que je n’ai point voulu prendre votrecoiffure: je me suis fait couper les cheveux, parce que le roi les trouvemieux ainsi : mais ce n’est point pour prendre votre coiffure. On fut unpeu surpris du ton avec lequel la reine lui paria. Mais voyez un peu aussioù madame de Crussol allait prendre que c’était sa coiffure, parce quec’est celle de madame de Montespan, de madame de Nevcrs, de la petitede Thianges, et de deux ou trois autres beautés charmantes qui l’ont ha-sardée les prémières! Je vous ai vue vingt fois prête à l’inventer; celame fait croire que vous n’aurez point de peine à comprendre ce que nousvous en écrivons. Madame de Soubisc, qui craint pour ses dents, parcequ’elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la paysanne, ne s’est
1 Madame de la Troclie.