LETTRES
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celte joie : celle maniéré de me remercier m’a extrêmement plu.
Vos lettres sont admirables; on jurerait qu’elles ne vous sontpas dictées par les dames du pays où vous êtes. Je trouve queM. de Grignan, avec tout ce qu’il vous est déjà, est encorevotre vraie bonne compagnie; c’est lui, ce me semble, quivous entend : conservez-bien la joie de son cœur par la ten-dresse du vôtre, et faites votre compte que si vous ne m’aimiezpas tous deux, chacun selon votre degré de gloire, en véritévous seriez des ingrats. La nouvelle opinion, qu’il n’y a pointd’ingratitude dans le monde , par les raisons que nous avonstant discutées , me paraît la philosophie de Descartes, et l’autreest celle d’Aristote : vous savez l’autorité que je donne à cettedernière; j’en suis de même pour l’opinion de l’ingralitudé. Vousseriez donc une petite ingrate, ma fille : mais, par un bonheurqui fait ma joie , je vous en trouve éloignée ; et cela fait aussique, sans aucune retenue, je m’abandonne d’une étrange fa-çon à m’approuver dans les sentiments que j’ai pour vous.Adieu, ma très-aimable ; je m’en vais fermer cette lettre ; jevous en écrirai encore une ce soir, où je vous rendrai comptede ma journée. Nous espérons tous les jours louer votre mai-son ; vous croyez bien que je n’oublie rien de ce qui vous tou-che ; je suis sur cela comme les gens les plus intéressés sontpour eux-mêmes.
48. A madame de Grignan.
Vendredi au soir, 10 avril 1671.
Je fais mon paquet chez M. de La Rochefoucauld, qui vous em-brasse de tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faitesaux chanoines et au père Desmares : il y a plaisir à vous man-der des bagatelles, vous y répondez très-bien. Il vous prie decroire que vous êtes encore toute vive dans son souvenir ; s’ilapprend quelques nouvelles dignes de vous, il vous les fera sa-voir. Il est dans son hôtel de La Rochefoucauld, n’ayant plus d’es-pérance de marcher; son château en Espagne, c’est de se faireporter dans les maisons, ou dans son carrosse pour prendrel’air : il parle d’aller aux eaux; je tâche de l’envoyer à Digne,et d’autres à Bourbon. J’ai été chez Mademoiselle, qui est toujoursmalade; j’ai dîné en bavardin \ mais si purement, que j’en aipensé mourir : tous nos commensaux nous ont fait faux bond ;nous n’avons fait que bavardiner, et nous n’avons point causécomme les autres jours.
Brancas versa, il y a trois ou quatre jours, dans un fossé ; ils’y établit si bien, qu’il demandait à ceux qui allèrent le secou-
1 Chez madame de Lavardin , qui aimait extrêmement les nouvelles.