LETTRES
446
d’honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. Il dit àGourville : La tête me tourne, il y a douze nuits que je n’aidormi ; aidez-moi à donner des ordres ; Gourville le soulagea ence qu’il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table duroi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l’esprit.Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dansla chambre de Vatel et lui dit : « Yatel, tout va bien ; rien« n’était si beau que le souper du roi. » Il répondit : « Monsei-« gneur, votre bonté m’achève; je sais que le rôti a manqué à« deux tables. » « Point du tout, dit M. le Prince ; ne vous fà-« chez point : tout va bien. » Minuit vint, le feu d’artilice neréussit pas, il fut couvert d’un nuage; il coûtait seize millefrancs. A quatre heures du matin, Vatel s’en va partout, iltrouve tout endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui luiapportait seulement deux charges de marée; il lui demande:Est-ce là tout? Oui, monsieur. Il ne savait pas que Vatel avaitenvoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps; lesautres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tèle s’échauffait, ilcrut qu’il n’aurait point d’autre marée ; il trouva Gourville, illui dit : Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci, Gour-ville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épéecontre la porte, et se la passe au travers du cœur; mais ce nefut qu’au troisième coup, car il s’en donna deux qui n’étaientpoint mortels; il tombe mort. La marée cependant arrive detous côtés : on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sachambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyédans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au désespoir.M. le duc pleura; c’était sur Vatel que tournait tout son voyagede Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement : on ditque c’était à force d’avoir de l’honneur à sa manière; on le louafort, on loua et l’on blâma son courage. Le roi dit qu’il y avaitcinq ans qu’il retardait de venir à Chantilly, parce qu’il com-prenait l’excès de cet embarras. Il dit à M. le Prince qu’il ne de-vait avoir que deux tables, et ne point se charger de tout; iljura qu’il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi ;mais c’était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourvilletâcha de réparer la perte de Vatel; elle fut réparée : on dinatrès-bien, on lit collation, on soupa, on se promena, on joua,on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout étaitenchanté *. Hier, qui était samedi, on fit encore de même ; et lesoir, le roi alla à Liancourt, où il avait commandé media noche;il y doit demeurer aujourd’hui. Voilà ce que Moreuil m’a dit, es-pérant que je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-des-
* Gourville dit dans se» Mémoire» que celte fêle coûta à M. le prince près dedeux cent mille livre».