DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
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sus les moulins, et je ne sais rien du reste. M. d’Hacqueville,qui était à tout cela, vous fera des relations sans doute; maiscomme son écriture n’est pas si lisible que la mienne, j’écrisloujours ; et si je vous mande cette infinité de détails, c’est queje les aimerais en pareille occasion.
112. A madame de Grîgnan.
Commencée à Paris, le lundi 37 avril 1671.
Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gérand sortentd’ici, et vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie devotre portrait qui est sur ma cheminée, pour la porter en Es-pagne 1 . Ma petite enfant a été tout le jour dans ma chambre,parée de ses belles dentelles, et faisant l’honneur du logis ; celogis qui me fait tant songer à vous, où vous étiez il y a un ancomme prisonnière ; ce logis que tout le monde vient voir, quetout le monde admire, et que personne ne veut louer. Je soupail’autre jour chez le marquis d’Uxelles, avec madame la maré-chale d’Humières, mesdames d’Arpajon, deBeringhen, de Fron-tenac, d’Outrelaise, Raimond et Martin ; vous n’y fûtes pointoubliée. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincèrementdes nouvelles de votre santé, de vos desseins, de ce que voussouhaitez de moi. Je suis triste de votre état, je crains que vousne le soyez aussi; je vois mille chagrins, et j’ai une suite depensées dans ma tète qui ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour;le jour.
A Livry, mercredi 29 avrik.
Depuis que j’ai écrit ce commencement de lettre, j’ai fait unfort joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j’allai dî-ner à Pomponne ; j’y trouvai notre bonhomme 5 qui m’attendait ;je n’aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvaidans une augmentation de sainteté qui m’étonna : plus il ap-proche de la mort, plus *il s’épure. Il me gronda très-sérieuse-ment; et, transporté de zèle et d’amitié pour moi, il me dit quej’étais folle de ne point songer à me convertir ; que j’étais unejolie païenne ; que je faisais de vous une idole dans mon cœur;que cette sorte d’idolâtrie était aussi dangereuse qu’une autre,quoiqu’elle me parût moins criminelle ; qu’enfin je songeasse àmoi : il me dit tout cela si fortement, que je n’avais pas le motà dire. Entin, après six heures de conversation très-agréable,quoique très-sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvaitout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le coucou, lafauvette, ont ouvert le printemps dans nos forêts ; je m’y suis
* Le marquis de Villars était nommé ^ambassadeur en Espagne.
* M. Arnauld d'Amlilly, âgé alors de 83 ans.