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LETTRES
promenée tout le soir toute seule ; j’y ai trouvé toutes mes tris-tes pensées : mais je ne veux plus vous en parler. J’ai destiné unepartie de cette après-dinée à vous écrire dans le jardin, où jesuis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tôte.Ce soir je m’en retourne à Paris, pour faire mon paquet et vousl’envoyer.
Il est vrai, ma fille, qu’il manqua un degré de chaleur à monamilié, quand je rencontrai la chaîne des galériens ; je devaisaller avec eux, au lieu de ne songer qu’à vous écrire. Que vouseussiez été agréablement surprise à Marseille, de me trouver ensi bonne compagnie ! Mais vous y allez donc en litière? quellefantaisie! J’ai vu que vous n’aimiez les litières que quand ellesétaient arrêtées : vous êtes bien changée. Je suis entièrementdu parti des médisants : tout l’honneur que je vous puis faire,c’est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette voi-ture, si vous ne m’aviez point quittée, et que M. de Grignanfûtresté dans sa Provence. Madame de La Fayette craint toujourspour votre vie : elle vous cède sans difficulté la première placeauprès de moi, à cause de vos perfections; et quand elle estdouce, elle dit que ce n’est pas sans peine; mais enfin cela estréglé et approuvé : cette justice la rend digne de la seconde,elle l’a aussi ; la Troche s’en meurt. Je vais toujours mon train,et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que nous feronsdes vies bien différentes : je serai troublée dans la mienne par lesétats, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois dejuillet ; cela me déplaît fort. Votre frère n’y sera plus en ce temps-là. Ma fille, vous souhaitez que le temps marche, pour nousrevoir ; vous ne savez ce que vous faites, vous y serez attrapée :il vous obéira trop exactement, et quand vous voudrez le rete-nir, vous n’en serez plus la maîtresse. J’ai fait autrefois lesmêmes fautes que vous, je m’en suis repentie; et, quoique letemps ne m’ait pas fait tout le mal qu’il fait aux autres, il nelaisse pas de m’avoir ôté mille petits agréments, qui ne laissentque trop de marques de son passage. Vous trouvez donc que vos’ comédiens ont bien de l’esprit de dire des vers de Corneille. Envérité, il y en a de bien transportants ; j’en ai apporté ici untome qui m’amusa fort hier au soir. Mais n’avez-vous pointtrouvé jolies les cinq ou six fables de La Fontaine, qui sont dansun des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions ravis l’autrejour chez M. de La Rochefoucauld ; nous apprîmes par cœur celledu Singe et du Chat.
D'animaux malfaisants c’était un trcs-bon plat.
Ils n'y craignaient tous deux aucun , tel qu'il pût être.Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
L'on ne &en prenait pointaux gens du voisinage.