DE MADAME DE SÉYIGNÊ.
121
galères 1 ; mais vous n’y êtes plus. Je m’en irai donc lundi : ilme semble que vous voulez savoir mon équipage, afin de mevoir passer comme j’ai vu passer M. Busche. Je vais à deux ca-lèches, j’ai sept chevaux de carrosse, un cheval de bât qui portemon lit, et trois ou quatre hommes à cheval : je serai dans macalèche, tirée par mes deux beaux chevaux; l’abbé sera quel-quefois avec moi. Dans l’autre, mon fils, la Mousse et Hélène;celle-ci aura quatre chevaux, avec un postillon : quelquefois lebréviaire assemblera le second ordre, et laissera place à un cer-tain bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire, Sé-vigné et moi. Voilà de beaux détails : mais on ne les hait pasdes personnes que l’on aime.
Je n’ai garde de dire à notre Océan la préférence que vouslui donnez; il en serait trop glorieux; il n’est pas besoin de luidonner plus d’orgueil qu’il n’en a. Bien du monde s’en va lundicomme moi. Brancas est parti; je ne sais si cela est bien vrai,car il ne m’a point dit adieu; il croit peut-être l’avoir fait. Ilétait l’autre jour debout devant la table de madame de Coulan-ges; je lui dis : Asseyez-vous donc ; ne voulez-vous pas souper?11 se tenait toujours debout. Madame de Coulanges lui dit : As-seyez-vous donc. Parbleu, dit-il, madame de Sanzei se fait bienattendre ; je crois qu’on ne lui a pas dit qu’on a servi. C’étaitelle qu’il attendait, et il y a environ cinq semaines qu’elle està Autry : cette civilité, faite fort naïvement, nous fit rire.
Sj. A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 3 i mai 1671.
Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres rochers : peut-onrevoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cettechambre, sans mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréa-bles, mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu’on a peine à lessupporter : ceux que j’ai de vous sont de ce nombre. Ne com-prenez-vous point bien l’effet que cela peut faire dans un cœurcomme le mien ?
Si vous continuez de vous bien porter, ma chère enfant, jene vous irai voir que l’année qui vient. La Bretagne et la Pro-vence ne sont pas compatibles ; c’est une chose étrange que lesgrands voyages : si l’on était toujours dans le sentiment qu’ona quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l’on est ;mais la Providence fait qu’on oublie ; c’est la même qui sert auxfemmes qui sont accouchées : Dieu permet cet oubli, afin que lemonde ne finisse pas, et que l’on fasse des voyages en Pro-vence. Celui que j-’y ferai me donnera la plus grande joie que
‘ M. de Vivonne, frère de madame de Monlespan, ami de Boileau , irès-Jpiriluelet très-yai.