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LETTRES
je puisse recevoir dans ma vie : mais quelles pensées tristes, dene point voir de fin à votre séjour ! J’admire et je loue de plusen plus votre sagesse ; quoiqu’à vous dire le vrai, je sois forte-ment touchée de cette impossibilité, j’espère qu’en ce temps-lànous verrons les choses d’une autre manière; il faut bien l’es-pérer, car sans cette consolation, il n’y aurait qu’à mourir. J’aiquelquefois des rêveries dans ces bois, d’une telle noirceur, quej’en reviens plus changée que d’uu accès de fièvre. Il me paraîtque vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille. Ne man-quez pas de me mander comme vous aurez été reçue à Grignan.Ils avaient fait ici une manière d’entrée à mon fils ; Vaillantavaitmis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bienhabillés, un ruban neuf à la cravate ; ils vont en très-bon ordrenous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident :M. l’abbé avait mandé que nous arriverions le mardi, et puistout d’un coup il l’oublie : ces pauvres gens attendent le mardijusqu’à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés cha-cun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisible-ment le mercredi, sans songer qu’on eût mis une armée encampagne pour nous recevoir ; ce contre-temps nous a fâchés ;mais quel remède ? Voilà par où nous avons débuté.Mademoiselledu Plessis 1 est tout justement comme vous l’avez laissée; elle aune nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce que c’est unbel esprit qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres dela princesse de Tarente s . J’ai fait dire méchamment par Vaillantque j’étais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n’en témoi-gnerais rien, mais que mon cœur était saisi : tout ce qu’elle ditlà-dessus est digne de Molière ; c’est une plaisante chose de voiravec quel soin elle me ménage, et comme elle détourne adroite-ment la conversation, pour ne point parler de ma rivale devantmoi : je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbressont d’une beauté surprenante; Pilois 8 les élève jusqu’aux nuesavec une probité admirable : tout de bon, rien n’est si beau queces allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vousdonnai une manière de devise qui vous convenait : voici un motque j’ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Can-die. Vago di fama : n’est-il point joli, pour n’ètre qu’un mot’ Jefis écrire encore hier, en l’honneur des paresseux : Bella cosa,far niente. Hélas! ma tille, que mes lettres sont sauvages! Oùest le temps que je parlais de Paris comme les autres? C’est pu-rement de mes nouvelles que vous aurez ; et voyez ma confiance,
1 Mademoiselle du Plessis-d’Argentré. Le château d’Argentré est à une lieue desRochers.
* Filla de Guillaume V , landgrave de licssc-Cassel.
5 Jardinier des Rochers.