DE MADAME DE SÉV1GNÊ.
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je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres.La compagnie que j’ai ici me plaît fort; notre abbé est toujoursadmirable ; mon fils et la Mousse s’accommodent fort bien demoi, et moi d’eux ; nous nous cherchons toujours ; et, quand lesaffaires me séparent d’eux, ils sont au désespoir et me trouventridicule de préférer un compte de fermier aux contes de la Fon-taine. Ils vous aiment tous passionnément; je crois qu’ils vousécriront : pour moi, je prends les devants, et n’aime point à vousparler en tumulte. Ma fille , aimez-moi toujours : c’est ma vie,c’est mon ame que votre amitié : je vous le disais l’autre jour;elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue quele resle de ma vie est couver t d’ombre et de tristesse, quand jesonge que je la passerai si souvent éloignée de vous.
SS. A madame deGrignan.
Aux Rochers, dimanche >4 juin 1671*
Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois ; etcomment se peut-il que je n’en aie seulement pas une? Ah ! mafille, de quelque endroit que vienne ce retardement, je ne puisvous dire ce qu’il me fait souffrir. J’ai mal dormi ces deux nuitspassées; j’ai renvoyé deux fois à Vitré, pour chercher à m’amu-ser de quelque espérance; mais c’est inutilement. Je vois par làque mon repos est entièrement attaché à la douceur de recevoirde vos nouvelles. Me voilà insensiblement tombée dans la rado-terie de Chesières : je comprends sa peine si elle est comme lamienne; je sens ses douleurs de n’avoir pas reçu cette lettre du27 : on n’est pas heureux quand on est comme lui; Dieu mepréserve de son élat ! et vous, ma fille, préservez-m’en sur tou-tes choses. Adieu, je suis chagrine, je suis de mauvaise compa-gnie; quand j’aurai reçu de vos lettres, la parole me reviendra.Quand on se couche, on a des pensées qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de La Rochefoucauld; et la nuit elles de-viennent tout-à-fàit noires : je sais qu’en dire.
tfti. A madame de Crrignan.
Aux Rochers, dimanche ai juin 1671.
Enfin, ma fille, je respire à mon aise, je fais un soupir commeM. de La Souche* : mon cœur est soulagé d’une presse qui ne medonnait aucun repos ; j’ai été deux ordinaires sans recevoir devos lettres, et j’étais si fort en peine de votre santé, que j’étaisréduite à souhaiter que vous eussiez écrit à tout le monde, hor-mis à moi. Je m’accommodais mieux d’avoir été un peu retardéedans votre souvenir, que de porter l’épouvantable inquiétude
1 Ouf! Voyez la scène vi, acle II de L’École des Femmes. Amolphe, trouvant sonnom trop bourgeois, 6e faisait appeler M. de La Souche.