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LETTRES
que j’avais de votre santé; mais, mon Dieu! je me rcpens devous avoir écrit mes douleurs; elles vous donneront de la peinequand je n’en aurai plus; voilà le malheur d’ètre éloignées:hélas ! il n’est pas le seul.
Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies dela Fête-Dieu; elles sont tellement profanes, que je ne comprendspas comme votre saint archevêque* les veut souffrir ; il est vraiqu’il est Italien, et que celte mode vient de son pays. Enfin, malille, vous êtes belle; quoi! vous n’êtes point pâle, maigre,abattue comme la princesse Olympie*! ah! je suis trop heu-reuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vousbien conserver; je vous remercie de vous habiller : cetle négli-gence que nous vous avons tant reprochée était d'une honnêtefemme; votre mari peut vous en remercier; mais elle élaitbienennuyeuse pour les spectateurs. Vous aurez, ma chère bonne,quelque peine à rallonger les jupes courtes ; nos demoiselles deVitré, dont l’une s’appelle de Bonnefoi-de-Croqueoison, et l’au-tre de Kerborgne, les portent au-dessus de la cheville du pied.J’appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche; ces noms meréjouissent. Nous avons eu ici des pluies continuelles ; et, aulieu de dire : Après la pluie vient le beau temps, nous disons :Après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers ont été disper-sés; et au lieu de m’adresser votre lettre au pied d’un arbre,vous auriez pu l’adresser au coin du feu. Nous avons eu depuismon arrivée beaucoup d’affaires; nous ne savons encore si nousfuirons les états, ou si nous les affronterons. Ce qui est cer-tain, et dont je crois que vous ne douterez pas, c’est que noussommes bien loin de vous oublier : nous en parlons très-sou-vent; mais, quoique j’en parle beaucoup, j’y pense encore da-vantage, et jour et nuit, et quand il semble que je n’y penseplus, et enfin comme on devrait penser à Dieu, si on était véri-tablement touché de son amour ; j’y pense, en un mot, d’autantplus que très-souvent je ne veux pas parler de vous : il y a desexcès qu’il faut corriger, et pour être polie, et pour être poli-tique ; il me souvient encore comme il faut vivre pour n’être paspesante : je me sers de mes vieilles leçons.
Nous lisons fort ici ; la Mousse m’a priée qu’il pftt lire le Tasse
T Le cardinal Gtimaldi.
* Allusion à une héroïne de l’Ariostc. La princesse Olympie, abandonnée parBirène, dans une tle déserte, cherche en vain son époux qui n’est plus à ses côtés;elle gravit un rocher , et aperçoit dans le lointain la voile qui emporte l'infidèle.A cette vue elle tombe toute tremblante , plus pâle et plus froide que la neige.
Tutta tremente si lasciô cadere ,
Più bianca , è più che neve , fredda in volto.
Orlando furioso, cant. x, stanz. 24*