DE MADAME DE SÊ VIGNÉ.
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avec moi : je le sais fort bien, parce que j’ai très-bien appris l’i-talien ; cela me divertit : son latin et son bon sens le rendentun bon écolier ; et ma routine et les bons maîtres que j’ai eusme rendent une bonne maîtresse. Mon tils nous lit des bagatel-les, des comédies qu’il joue comme Molière, des vers, des ro-mans, des histoires; il est fort amusant, il a de l’esprit, il en- 1tend bien, il nous entraîne; il nous a empêchés de prendreaucune lecture sérieuse, comme nous en avions le dessein : quandil sera parti, nous reprendrons quelque belle morale de Nicole;mais surtout il faut lâcher de passer sa vie avec un peu de joieet de repos ; et le moyen, quand on est à cent mille lieues devous ! Vous dites fort bien, on se voit et on se parle au traversd’un gros crêpe. Vous connaissez les Rochers, et votre imagi-nation sait un peu où me prendre ; pour moi, je ne sais où j’ensuis; je me suis fait une Provence, une maison à Aix peut-êtreplus belle que celle que vous avez; je vous y trouve. Pour Gri-gnan, je le vois aussi ; mais vous n’avez point d’arbres, celame fâche : je ne vois pas bien où vous vous promenez; j’ai peurque le vent ne vous emporle sur votre terrasse : si je croyaisqu’il pût vous apporter ici par un tourbillon, je tiendrais tou-jours mes fenêtres ouvertes, et je vous recevrais, Dieu sait!Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens,* et jetrouve que le château de Grignan est parfaitement beau ; il sentbien les anciens Adhémars. Je suis ravie de voir comme le bonabbé vous aime; son cœur est pour vous comme si je l’avais pé-tri de mes propres mains; cela fait justement que je l’adore.Votre fdle est plaisante ; elle n’a pas osé aspirer à la perfectiondu nez de sa mère, elle n’a pas voulu aussi... je n’en dirai pasdavantage; elle a pris un troisième parti, et s’est avisée d’avoirun petit nez carré 1 : mon enfant, n’en êtes-vous point fâchée?Mais pour cette fois vous ne devez pas avoir cette idée; mirez-vous, c’est tout ce que vous devez faire pour finir heureusementce que vous commencez si bien. Adieu, ma très-aimable enfant;embrassez M. de Grignan pour moi. Vous lui pouvez dire lesbontés de notre abbé.
IS7. A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671.
Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées;j’ai reçu deux lettres de vous qui m’ont transportée de joie : ceque je sens en les lisant ne se peut imaginer. Si j’ai contribuéde quelque chose à l’agrément de votre style, je croyais ne tra-vailler que pour le plaisir des autres, et non pas pour le mien :mais la Providence, qui a mis tant d’espaces et tant d’absences
1 Comme celui de madame de Sévigné,