DR MADAME DK SÉYIGNÊ.
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Mon fils fait lire Cléopâtre 1 à la Mousse, et, malgré moi, je l’é-coute, et j’y trouve encore quelques amusements. Mon lils s’enva en Lorraine; son absence nous donnera beaucoup d’ennui.Vous savez comme je suis sur le chagrin de voir partir unecompagnie agréable ; vous savez aussi mes transports de joiequand je vois partir une chienne de carrossée qui m’a contrainteet ennuyée : c’est ce qui nous faisait décider nettement qu’uneméchante compagnie est plus souhaitable qu’une bonne. Je mesouviens de toutes ces folies que nous avons dites ici ; et de toutce que vous y faisiez, et de tout ce que vous y disiez : ce souve-nir ne me quitte jamais ; et puis tout d’un coup je pense où vousêtes: mon imagination ne me présente qu’un grand espace fortéloigné ; votre château m’arrête maintenant les yeux : les mu-railles de votre mail me déplaisent. Le nôtre est d’une beautésurprenante, et tout le jeune plant que vous avez vu est déli-cieux : c’est une jeunesse que je prends plaisir d’élever jusqu’auxnues; et très-souvent, sans considérer les conséquences ni mesintérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu’ils fontombrage, ou qu’ils incommodent mes jeunes enfants : mon filsregarde cette conduite; mais je ne lui en laisse pas faire l’appli-cation. Pilois est toujours mon favori, et je préfère sa conver-sation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalierau parlement de Rennes. Je suis libertine 8 plus que vous : jelaissai l’autre jour retourner chez soi un carrosse plein deFouesnellerie % , par une pluie horrible, faule de les prier debonne grâce de demeurer ; jamais ma bouche ne put pronon-cer les paroles qui étaient nécessaires. Ce n’étaient pas lesdeux jeunes femmes, c’était la mère et une guimbarde deRennes, et les fils. Mademoiselle du Plessis est toute telle quevous la représentez, et encore un peu plus impertinente ; cequ'elle dit tous les jours sur la crainte de me donner de la ja-lousie est une chose originale, dont je suis au désespoir quandje n’ai personne pour en rire. Sa belle-sœur est fort jolie, sansêtre ridicule en rien, et parle gascon au milieu delà Rretagne :j’en ai la même joie que vous avez de ma Languette, qui parleparisien au milieu de la Provence : cette petite basse Rrette est
1 Roman de Calprenède.
1 Libertin, libertine , qui se prend aujourd’hui dans le sens d’inconduite et demauvaises mœurs , signifiait seulement alors l’indépendance, l’amour de la libertéen toute chose, la répugnance à se soumettre à la régie : c’est dans ce sens quedans le Tartufe Molière fait dire à Orgon :
Mon frere, ce discours sent le libertinage.
3 Ra famille de Foucsnel habitait le château de ce nom , à quelques lieues desRochers.