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LETTRES
de plus joli, il semble qu’on vole : nous fîmes des chansons quenous vous envoyons; le cas que nous faisons de votre prose nenous empêche point de vous faire part de nos vers. Madame deLa Fayette est bien contente de la lettre que vous lui avez écrite.Voilà qui est fait, ma tille, votre frère nous va quitter. Nous al-lons nous jeter, la Mousse et moi, dans de bonnes lectures. LeTasse nous amuse fort, et toutes les bagatelles du monde nousont divertis jusqu’ici, à cause de mon fils, qui en est le roi. Jem’en vais faire de grandes promenades toute seule tête à tête,comme disait Tonquedec *. Croyez-vous que je pense à vous?J’ai aussi mon petit ami que j’aime tendrement : la plus aimablechose du monde est un portrait bien fait; quoi que vous puissiezdire, celui-là ne vous fait point de tort. Vos lettres de Grignanm’ont nourrie et consolée de mes chagrins passés ; j’en attendstoujours avec impatience; mais, de bonne foi, j’en écris souventd’une longueur trop excessive ; je veux que celle-ci soit raison-nable; il n’est pas juste déjuger de vous par moi : cette mesureest téméraire; vous avez moins de loisir que moi.
Voilà mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce bai-ser que vous connaissez, et me presse de lui montrer l’endroit devos lettres où vous parlez d’elle. Mon fds a eu l’insolence de luidire devant moi que vous vous souveniez d’elle fort agréable-ment, et me dit ensuite : Montrez-lui l’endroit, madame, afinqu’elle n’en doute pas. Me voilà rouge comme vous, quand vouspensez aux péchés des autres ; je suis contrainte de mentir millefois, et de dire que j’ai brûlé votre lettre. Voilà les malices de ceguidon s . En récompense je l’assurai l’autre jour que si vous ré-pondiez au-dessus de la reine d’Aragon, vous ne mettriez pas àGuidon le Sauvage. J’ai reçu une lettre de Guitaut fort douce etfort honnête : il me mande qu’il a trouvé en moi depuis quelquetemps mille bonnes choses, à quoi il n’avait pas pensé; et moi, depeur de lui répondre sottement que je crains bien de détruire sonopinion, je lui dis que j’espère qu’il m’aimera encore davantage,quand il me connaîtra mieux ; je réponds toutes les extravagancesqui se présentent à moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dontnous avons tant ri ici. Je suis persuadée que vous vous aiderezfort bien de madame de Simiane : il faut ôter l’air et le ton decompagnie le plus tôt que l’on peut, et faire entrer les gens dansnos plaisirs et dans nos fantaisies; sans cela il faut mourir, etc’est mourir d’une vilaine épée. Je l’ai juré, ma fdle, je vais fi-nir; je me fais une extrême violence pour vous quitter; notrecommerce fait l’unique plaisir de ma vie ; je suis persuadée que
* René de Quengo, seigneur de Tonquedec , ami du marquis deSévigné.»» >1. de Sévtgné était guidon des gendarmes Dauphin.