DE MADAME DE SÊVIGNÉ.
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vous le croyez. Je vous embrasse, ma chère petite, et je baisevos belles joues.
89. A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1671.
C’est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, qued’aimer toutes les bagatelles que je vous mande d’ici : vous pre-nez fort bien l’intérêt de mademoiselle de Croqueoison ; en ré-compense , il n’y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soitcher : je n’ose les lire, de peur de les avoir lues : et si je n’avaisla consolation de les recommencer plusieurs fois, je les feraisdurer plus longtemps ; mais, d’un autre côté, l’impatience me leslait dévorer. Je voudrais bien savoir comme je ferais, si votreécriture était comme celle de d’Hacqueville : la force de l’amitiéme la déchitfrerait-elle? En vérité, je ne le crois quasi pas: onconte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin j’aime fortd’Hacqueville, et cependant je ne puis m’accoutumer à son écri-ture : je ne vois goutte dans ce qu’il me mande ; il me semblequ’il me parle dans un pot cassé ; je tiraille, je devine, je dis unmot pour un autre, et puis quand le sens m’échappe, je me metsen colère, et je jette tout. Je vous dis tout ceci en secret; je nevoudrais pas qu’il sût les peines qu’il me donne ; il croit queson écriture est moulée : mais vous qui parlez, mandez-moicomment vous vous en accommodez. Mon fils partit hier, très-fàché de nous quitter : il n’y a rien de bon, ni de droit, ni denoble, que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer : ilentre avec douceur et approbation dans tout ce qu’on lui dit, maisvous connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets tout entreles mains de la Providence, et me réserve seulement la conso-lation de n’avoir rien à me reprocher sur son sujet. Comme ila de l’esprit, et qu’il est divertissant, il est impossible que sonabsence ne nous donne de l’ennui. Nous allons commencer untraité de morale de M. Nicole ; si j’étais à Paris, je vous enver-rais ce livre, vous l’aimeriez fort. Nous continuons le Tasse avecplaisir, et je n’ose vous dire que je suis revenue à Cléopâtre, etque, par le bonheur que j’ai de n’avoir point de mémoire, cettelecture me divertit encore; cela est épouvantable: mais voussavez que je ne m’accommode guère bien de toutes les prude-ries qui ne me sont pas naturelles ; et comme celle de ne plusaimer ces livres-là ne m’est pas encore entièrement arrivée, jeme laisse divertir sous le prétexte de mon fils, qui m’a mise entrain. Il nous a lu aussi des chapitres de Rabelais à mourir derire ; en récompense, il a pris beaucoup de plaisir à causer avecmoi, et, si je l’en crois, il n’oubliera rien de tous mes discours :je le connais bien, et souvent, au travers de ses petites paroles,