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LETTRES
je vois ses petits sentiments : s’il peut avoir congé cet automne,il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour les états ; mon pre-mier dessein était de les fuir, et de ne point faire de dépense :mais vous saurez que, pendant que M. de Chaulnes va faire letour de sa province, madame sa femme vient l’attendre à Vitré,où elle sera dans douze jours, et plus de quinze avant M. deChaulnes ; et tout franchement elle m’a fait prier de l’attendre,et de ne point partir qu’elle ne m’ait vue. Voilà ce qu’on ne peutéviter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux pour jamais.Il est vrai que, pour n’être point accablée ici, je puis m’en allerà Vitré; mais je ne suis pas contente de passer un mois dansun tel tracas; quand je suis hors de Paris, je ne veux que lacampagne.
60 . A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche la juillet 1671.
Je n’ai reçu-qu’une lettre de vous, ma chère fille, j’en suis unpeu fâchée ; j’étais dans l’habitude d'en avoir deux : il est dan-gereux de s’accoutumer à des soins tendres et précieux comme lesvôtres ; il n’est pas facile après cela de s’en passer. Si vous avezvos beaux-frères ce mois de septembre, ce vous sera une très-* bonne compagnie. Le coadjuteur a été un peu malade, mais ilest entièrement guéri : sa paresse est une chose incroyable, etson tort est d’autant plus grand qu’il écrit très-bien quand il s’enveut mêler. Il vous aime toujours, et ira vous voir après la mi-août; il ne le peut qu’en ce temps-là. Il jure (mais je crois qu’ilment) qu’il n’a aucune branche où se reposer, et que cela l’em-pêche d’écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que jesais de seigneur Corbeau: mais admirez la bizarrerie démonsavoir : en vous apprenant toutes ces choses, j’ignore commeje suis avec lui ; si par hasard vous en savez quelque chose,vous m’obligerez- fort de me le mander. Je songe mille fois lejour au temps où je vous voyais à toute heure. Hélas ! ma fille,c’est bien moi qui dis cette chanson que vous me rappelez :Hélas! quandreviendra-t-il ce temps, bergère ? Je le regrette tousles jours de ma vie., et j’en souhaiterais un pareil au prix demon sang : ce n’est pas que j’aie sur le cœur de n’avoir passenti le plaisir d’être avec vous; je vous jure et vous protesteque je ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avecla langueur que donne quelquefois l’habitude : mes yeux nimon cœur ne se sont jamais accoutumés à cette vue, et jamaisje ne vous ai regardée sans joie et sans tendresse; s’il y a euquelques moments où elle n’ait pas paru, c’est alors que je lasentais plus vivement ; ce n’est donc point cela que je puis mereprocher ; mais je regrette de ne vous avoir pas assez vue, et