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Lettres Choisies de Mme de Sévigné a sa fille et a ses amis : précédées de l'éloge de Mme de Sévigné par Mme A. Tastu couronné par l'Académie française / et de l'extrait du rapport de M. Villemain
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DE MADAME DE SÉVIGNÉ.

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d'avoir eu, dans cerlains moments, de cruelles politiques quimont ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose si je remplissaismes lettres de ce qui me remplit le cœur. Ah ! comme vousdites, il faut glisser sur bien des pensées et ne pas faire sem-blant de les voir : je crois que vous en faites de même. Je mar-rête donc à vous conjurer, si je vous suis un peu chère, d'avoirun soin extrême de votre santé : amusez-vous, ne rêvez pointcreux, ne faites point de bile, conduisez votre grossesse à bonport; et, après cela, si M. de Grignan vous aime, et quil naitpas entrepris de vous tuer, je sais bien ce quil fera, ou plutôtce quil ne fera point.

Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faitesce tour, mandez-moi lendroit vous en êtes demeurée, et jelachèverai; cest tout ce que je puis faire pour votre service.Nous achevons le Tasse avec plaisir, nous y trouvons desbeautés quon ne voit point quand on na quune demi-science.Nous avons commencé la morale 1 ; cest de la même étoffe quePascal.

A propos de Pascal, je suis en fantaisie dadmirer lhonnêtetéde ces messieurs les postillons, qui sont incessamment sur leschemins pour porter et reporter nos lettres; enfin, il nÿ a jourdans la semaine ils nen portent quelquune àvous et à moi;il y en a toujours, et à toutes les heures, par la campagne ; leshonnêtes gens! quils sont obligeants! et que cest une belleinvention que la poste, et un bel effet de la Providence que lacupidité ! Jai quelquefois envie de leur écrire pour leur témoi-gner ma reconnaissance ; [et je crois que je laurais déjà fait,sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et quilsont peut-être envie de me remercier de ce que jécris, commejai envie de les remercier de ce quils portent mes lettres: voilàune belle digression.

Je reviens donc à nos lectures : cest sans préjudice de Cléo-pâtre, que jai gagé dachever ; vous savez comme je soutiensles gageures. Je songe quelquefois d vient la folie que jaipour ces sottises- ; jai peine à le comprendre. Vous vous sou-venez peut-être assez de moi pour savoir à quel point je suisblessée des méchants styles; jai quelque lumière pour les bons,et personne nest plus touché que moi des charmes de lélo-quence. Le style de la Calprenède est maudit en mille endroits ;de grandes périodes de roman, de méchants mots, je sens toutcela. Jécrivis lautre jour à mon lils une lettre de ce style, quiétait fort plaisante. Je trouve donc que celui de la Calpre-nède est détestable, et cependant je ne laisse pas de my prendre

1 Les Essais de morale de M. Nicole.