LETTRES
134
comme à de la glu : la beauté des sentiments, la violence despassions, la grandeur des évènements et le succès miraculeuxde leurs redoutables épées, tout cela m’entraîne comme unepetite fille; j’entre dans leurs desseins ; et si je n’avais M. de LaRochefoucauld et M. d’Hacqueville pour me consoler, je me pen-drais de trouver encore en moi cette faiblesse.Vous m’apparaissezpour me faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et jecontinue. J’aurai bien de l’honneur au soin que vous me donnezde vous conserver l’amitié de l’abbé! Il vous aime chèrement ;nous parlons très-souvent de vous, de vos affaires et de vosgrandeurs; il voudrait bien ne pas mourir avant que d’avoirété en Provence, et de vous avoir rendu quelque service. On memande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point deperdre l’esprit : elle a extravagué jusqu’à présent sans jeter unelarme; elle a une grosse lièvre et commence à pleurer; elle ditqu’elle veut être damnée, puisque son mari doit l’être assuré-ment. Nous continuons notre chapelle; il fait chaud; les soiréeset les matinées sont très-belles dans ces bois et devant cetteporte; mon appartement est frais; j’ai bien peur que vous nevous accommodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Jesuis toujours tout à vous, ma très-chère et très-aimable : uneamitié à monsieur de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours?
Gl. A madame de Grigpan.
Aux Rochers, mercredi «5 juillet 1671.
Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet, je vousécrirais toujours les plus grandes lettres du monde ; mais celan’est pas bien aisé : ainsi je me contente de ce qui peut s’écrire,et je rêve tout ce qui peut se rêver : j’en ai le temps et le lieu.La Mousse a une petite fluxion sur les dents, et l’abbé a unepetite fluxion sur le genou, qui me laissent le champ libre dansmon mail, pour y faire tout ce qui me plaît. Il me plaît de m’ypromener le soir jusqu’à huit heures : mon fils n’y est plus;cela fait un silence, une tranquillité et une solitude que je necrois pas qu’il soit aisé de rencontrer ailleurs. Je ne vous dispoint à qui je pense, ni avec quelle tendresse : quand on de-vine, il n’est pas besoin de parler. Si vous n’étiez point grosse,et que Yhippogryphe fût encore au monde, ce serait une chosegalante, et à ne jamais oublier, que d’avoir la hardiesse demonter dessus pour me venir voir quelquefois : ce ne serait pasune affaire; il parcourait la terre en deux jours ! Vous pourriezmême quelquefois venir dîner ici et retourner souper avec M. deGrignan, ou souper ici à cause de la promenade, où je seraisbien aise de vous avoir, et, le lendemain, vous arriveriez asseztôt pour être à la messe dans votre tribune.