DE MADAME DE SÊYIGISÊ.
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yous savez comme je suis à vous, et que l’amour maternel y amoins de part que l’inclination.
G 7 . A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche a 3 août 1671.
Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes, quand vous"m’avez écrit! Son mari était intime ami de M. Fouquet : dis-jebien? Enfin, ma fille, vous n’êtes point seule, et M. de Grignanavait raison de vous faire quitter votre cabinet, pour entretenirvotre compagnie: ce qu’il aurait pu retrancher, c’est sa barbede capucin ; il est vrai qu’elle ne lui fait point de tort, puisqu’àLivry, avec sa touffe ébouriffée 1 , vous ne pensiez pas qu 'Adonisfût plus beau ; je redis quelquefois ces quatre vers avec admira-tion. Je suis surprise comme le souvenir de certains temps faitde l’impression sur l’esprit, soit en bien, soit en mal ; je me re-présente cette automne-là délicieuse, et puis j’en regarde la finavec une horreur qui me fait suer les grosses gouttes 2 , et cepen-dant il faut remercier Dieu du bonheur qui vous tira d’affaire.Les réflexions que vous faites sur la mort de M. de Guise 8 sontadmirables ; elles m’ont bien creusé les yeux dans mon mail, carc’est là où je rêve à plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal auxdents, de sorte que depuis longtemps je me promène toute seulejusqu’à la nuit, et Dieu sait à quoi je ne pense point. Ne crai-gnez point pour moi l’ennui que me peut donner la solitude ;hors les maux qui viennent de mon cœur, contre lesquels je n’aipoint de force, je ne suis à plaindre sur rien: mon humeur estheureuse , elle s’accommode et s’amuse de tout ; et je me trouvemieux d’être ici toute seule que du fracas de Vitré.. Il y a huitjours que je suis ici, dans une paix qui m’a guérie d’un rhumeépouvantable ; j’ai bu de l’eau, je n’ai point parlé, je n’ai pointsoupé ; et quoique je n’en aie point raccourci mes promenades,je me suis guérie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de Muri-nais, madame Fourché, et une fille de Nantes fortbien faite, vin-rent ici jeudi : madame de Chaulnes entra en me disant qu’ellene pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bre-tagne lui pesait sur les épaules, et qu’enfin elle se mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit; on se met autour d’elle, et enun moment la voilà endormie de pure fatigue ; nous causons tou-jours ; elle se réveille enfin, trouvant plaisante et adorant l’aima-ble liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener*, nous nousassîmes dans le fond de ces bois; pendant que les autres jouaient
1 Hémistiche d’un bout-rimé rempli par madame de Grignan.
* A cause de la fausse couche que madame de Grignan fît à Livry, le 4 novem-bre 1669.
3 Qui mourut de la petite vérole , le 3 o juillet 1671.